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Pour une théorie de l'information générale
II L’information organique et anthropo/sociale (cours)

    Chapitre 2    
L’information anthropo/sociale
2008-04-13 / 2009-08-11


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2.1 Première séance : Les niveaux de l’information socio/organique

p.1Nous avons vu, dans le cours précédent, que l’organisme est constitué de niveaux d’information déterminés. Nous avons différencié ces niveaux en deux classes : les niveaux d’information organique et les niveaux d’information socio/organique. En fait, cette distinction n’était pas tout à fait arbitraire puisqu’elle va nous permettre de montrer comment les niveaux d’information socio/organique contribuent à la construction de la société. Nous allons essayer maintenant de bien cerner la différence logique informationnelle qu’il y a entre un organisme et une société, beaucoup plus précisément que nous ne l’avons déjà envisagé.
p.2On peut constater une première chose : contrairement aux organismes, les sociétés ne semblent pas, à première vue, se composer de niveaux d’information déterminés ; ou, plutôt, que le nombre de ces niveaux semble augmenter constamment avec leur complexification. Depuis le début de l’humanité, nous pouvons voir la taille des sociétés s’agrandir en même temps que leur complexification. Les plus petites sociétés que nous avons observées sont des ensembles de villages, des tribus, constitués eux-mêmes de plusieurs clans, au moins deux, comme chez les Indiens Bororos du Brésil étudiés par Lévi-Strauss ; chaque clan étant composé de plusieurs familles. Au fur et à mesure de la complexification des sociétés, les tribus ont pu former des nations, puis les nations se sont regroupées en états. Et nous en sommes là.
p.3Bien entendu, à chaque fois qu’une nouvelle forme plus complexe se constituait, c’est-à-dire qu’un nouveau niveau d’information se créait, les anciennes formes qui la composaient changeaient elles-mêmes de formes. Ainsi, lorsque nous sommes passés des nations ou des nationalités à l’état, les nationalités devinrent des régions. Lorsque nous sommes passés des tribus à la nation, les tribus se regroupèrent en villages et en cités, et ainsi de suite. Tout cela est, bien entendu, très schématique car la forme que prit cette évolution varie précisément avec ce que nous appelons les aires géographico-culturelles. Les Indiens d’Amérique du Nord, par exemple, n’allèrent pas au-delà de la forme nation. Les Aztèques, les Mayas et les Incas, au Sud, instituèrent des états, tout comme les Chinois, les égyptiens et les Romains, puis, bien plus tard, les Européens. Aucun de ces états ne se ressemble.
p.4Cependant, quelle que soit la forme que prirent ces états, ils étaient tous constitués d’unités plus petites : des régions ou des nationalités, des tribus ou des villes, des villages, des clans et des familles. Et dans les états modernes, il y a encore des familles, des quartiers, des villes, des régions, des nations. Nous reviendrons plus loin sur cette essentielle distinction entre les niveaux, car le problème des états que l’on qualifie de nationalisme repose précisément sur une confusion de niveau d’information sociologique : la confusion entre état et nation.
p.5Les anciennes formes, clans, villages, tribus, et nations, semblent perdurer sous des formes différentes et parfois inattendues, même dans les villes les plus modernes. Nous remarquons quand même une chose importante : aucune des formes étatiques despotiques de l’Antiquité n’a survécu. L’état chinois actuel étant peut-être une des dernières. Posons l’hypothèse que la raison en est informationnelle. Aucun d’entre eux n’autorisait la poursuite de l’information des individus qui le composaient et, conséquemment, de la poursuite du processus de socialisation. C’étaient tous des formes sociales où la liberté des individus était fortement limitée. Ces formes sociales étaient monstrueuses, au sens où, précisément, elle empêche la poursuite de l’information individuelle. Leur croissance ne s’effectuant que sur un mode quantitatif : par accumulation et grossissement ; tels sont les empires. De ce fait, elles parviennent toutes, très vite, à un seuil d’information qu’elles ne peuvent franchir sans se détruire elles-mêmes. C’est le sort de toute forme monstrueuse dans la nature. Les états despotiques sont aux formes sociales ce que les dinosaures sont aux formes organiques, le cancer aux cellules et les super-nova aux étoiles.
p.6En fait, parmi toutes les formes sociales qui ont été expérimentées par les hommes, seules quelques-unes d’entre elles ont été retenues, jusqu’à présent, au cours de l’information anthropo/sociale. Ce sont nécessairement celles qui permettaient, d’une manière ou d’une autre, aux individus, de poursuivre l’accroissement de leurs degrés de liberté ; et nous essayerons plus tard de donner une définition précise de ce concept. En fait, nous pouvons le constater aujourd’hui, ce que nous appelons la démocratie, ou plutôt encore, le processus de démocratisation, est la seule forme qui a été retenue parmi toutes les autres.
p.7La démocratisation semble être, actuellement, le brevet déposé par la nature, si cette expression ne vous choque pas trop, qui permette à la société de poursuivre son information. Il faut donc davantage l’envisager comme un processus informationnel que comme une constitution politique. Il nous faudra voir en détails en quoi consiste la logique informationnelle de cette forme sociale.
p.8Cependant, nous constatons quand même que les choses ne sont pas si simples. C’est que, quelles que soient la forme et la taille de la société que nous considérons, nous voyons des individus, qui sont, disons, en interaction, c’est-à-dire animés de diverses sortes de comportements. Eh bien, ces comportements, que les individus ont en société, dépendent justement de la manière dont ceux-ci s’informent. Or les individus s’informent en société précisément à l’aide de ces organes que nous avons appelés niveaux d’information socio/organique.
p.9Par conséquent, les classes de comportements sociaux, ou les différentes modalités d’interactions entre les individus, sont nécessairement en étroit rapport avec l’utilisation de ses organes. De fait, comme nous allons le voir, j’ai pu différencier sept modalités d’interaction entre les individus. Ce sont précisément ces modalités que j’ai appelées niveaux d’information sociale.
p.10Evidemment, avec la société, la logique informationnelle reste la même mais sa forme se complique terriblement. Distinguons tout d’abord, avant de les décrire, les quatre grandes classes de niveaux du champ anthropo/social :
1. Les niveaux d’information individuelle ou socio/organique. Ce sont en fait les individus, eux-mêmes constitués des niveaux d’information socio/organique et des organes d’information interne. Les individus constituent les premières unités discrètes de toute unité sociologique et en particulier des niveaux suivants.
2. Les niveaux d’information sociale. Ce sont les sept niveaux de comportement ou d’interaction entre les individus dont nous allons parler, et qui sont communs à toutes les formes sociales. La complexification de chacun d’entre eux croît avec celle des sociétés. Ces niveaux constituent les unités discrètes ou les éléments des niveaux suivants.
3. Les niveaux d’information sociologique. Ce sont les niveaux constitués des grandes unités sociologiques élémentaires telles que famille, clan, villages, cité, nation, état. Ce sont donc, les éléments sélectionnés/accé-lérés/etc. des niveaux suivants.
4. Les niveaux d’information anthropo/sociologique. Ce sont les unités anthropo/sociologiques que les hommes ont inventées et expérimentées dans le champ anthropo/social depuis l’aube de l’humanisation.
p.11Nous voyons donc immédiatement le type de confusion logique qu’il nous faut à tout prix éviter lorsque nous abordons l’étude de la socialisation, niveau le plus complexe de l’information générale. Je veux parler de la confusion entre organisme et société.
p.12Nous avons vu que chaque organisme se comprend à travers la distinction d’un certain nombre de grands niveaux d’information (je ne parlerai pas de tous les types de classement envisagés par les naturalistes : genre, famille, espèce, etc., cela nous entraînerait trop loin). La confusion qu’il faut éviter repose sur la nécessaire distinction entre l’information organique et l’information sociologique. Le champ anthropo/social est constitué d’unités élémentaires donc discrètes qui sont les individus. Ces individus sont des organismes, mais la classe de ces organismes, conformément à ce que nous avons relevé précédemment, n’est pas elle-même un organisme, ni même une «  organisation » .
p.13En effet, un organisme est constitué d’organes, chaque organe de cellules, et ainsi de suite. Chacun de ces organes constitue à leur tour les unités discrètes de l’organisme. C’est précisément la manière dont ces organes entrent en interaction qui constitue l’organisation. Celle-ci s’effectue sur une sélection et une distinction de ceux-ci. Aucun organe ne possède la « liberté » de se déplacer dans l’organisme, le foie ne devient pas le cerveau, qui ne peut pas prendre la place du cœur, et ainsi de suite.
p.14Or d’où nous vient justement l’idée d’organisation appliquée à la société  ? Précisément sur l’analogie que l’on a faite, probablement vers la Renaissance, entre organisme et société. A ce moment-là, la métaphore de l’organisation avait pour but de mettre l’accent sur la manière dont certains voulaient que la société fonctionne : avec une tête (le roi et ses conseillers), des bras (la noblesse et le clergé) et des jambes (les bourgeois, les ouvriers), etc.
p.15En utilisant cette métaphore, on voulait surtout signifier que le roi ou le chef est là par « nature » , et qu’il doit être aussi nécessairement immuable que la tête l’est pour l’organisme. C’était aussi un avis adressé à tous ceux qui aurait eu des velléités de prendre sa place ou d’en contester l’autorité. On verra que ce qu’on appelle la bureaucratie ou le totalitarisme repose sur la mise en application systématique de cette métaphore et a conduit la société, par cette confusion, à une monstruosité. C’est cette même regrettable confusion que l’on retrouve dans la sociobiologie de E. O. Wilson. Ce n’est pas un hasard si les penseurs de la *totalité*, tel Schelling par exemple, assimilait l’univers à un organisme.
p.16Cette métaphore perdure, en français par exemple, malgré deux siècles de démocratisation dans des expressions aux connotations édifiantes telles que : « quel est votre chef  ? » c’est-à-dire votre tête (comme dans l’ancien nom du chapeau, couvre-chef) ; « qui est à la tête de votre entreprise  ? »  ; et toutes les considérations à la mode sur la fameuse « théorie des organisations » et bien d’autres encore que je vous laisse le soin de rechercher. Cela est loin d’être innocent.
p.17C’est donc de cette confusion dont il faut nécessairement se débarrasser. Car une société n’est pas une organisation : c’est, à proprement parler, une socialisation. Et ce processus de socialisation ou d’information anthropo/sociale exprime une complexification par rapport au processus d’organisation ou d’information organique. C’est précisément cette complexification ( gI (que nous allons essayer de saisir maintenant.
p.18Mais, auparavant, je voudrais ajouter que ce qui va caractériser précisément le processus de socialisation, c’est la création accélérée( gI ( d’informations nouvelles de la part des individus. Et le processus sera d’autant plus dynamique que les individus créeront les moyens de s’émanciper de la place à laquelle ils auront été mis au moment de leur naissance. Si donc une cellule du foie ne peut pas espérer aller dans le cerveau, par contre, une société sera d’autant plus dynamique que ses membres pourront passer plus aisément d’un niveau à l’autre de l’information sociale, en y apportant, à chaque fois, des informations nouvelles, c’est-à-dire des créations.
p.19Voyons maintenant les niveaux d’information socio/organique.
p.20Chez un individu de la classe des mammifères, l’épigénèse correspond à l’apparition successive de ces organes. Ensuite, lorsque celui-ci est né, l’information de l’organisme se poursuit, au cours de la périgénèse, par le développement d’organes plus complexes que ceux qui s’étaient développés dans le ventre de sa mère. Ce sont ces organes que l’on appelle organes sensoriels mais nous allons voir que ceux que nous nommons ainsi ne rendent pas compte de la totalité des organes en question.
p.21Pourquoi dis-je que ces organes sont plus complexes ( gI ( ? Tout simplement parce que, grâce à eux, si l’on peut dire, l’organisme individuel va poursuivre son information. Ainsi, le goût sera le premier d’entre eux, car il va permettre la poursuite du métabolisme général par la consommation et la transformation des mouvements contenus dans les espèces vivantes que l’individu va consommer. L’organe du goût est donc bien informé par les autres organes mais celui-ci, en retour, contribue à la poursuite de l’information de l’organisme.
p.22C’est ainsi que le bébé va successivement développer ces organes dits sensoriels dans leur ordre de complexification croissante, en même temps que l’organisme entier poursuit son information. Mais le terme d’organe sensoriel, trop connoté par ailleurs, ne convient pas à cette manière de voir les choses. C’est pourquoi je propose, pour l’être humain, de les désigner par le terme de niveaux d’information socio/organique (noté avec une barre oblique), à la seule fin de les distinguer des organes d’information interne, et de conserver notre économie logique de concepts.
p.23Mais il ne faut pas perdre de vue que l’organisme se compose de niveaux d’information et que chacun de ses organes exprime en fait un niveau d’information de son information générale. La différence qu’il y a entre un organe et un autre est, en fait, une différence d’information organique.
p.24Nous allons voir maintenant comment ces différents organes contribuent, chacun à leur manière, à l’information de l’organisme, et en quoi l’individu de l’espèce homo sapiens possède les organes d’information externe les plus complexes aussi du règne animal contrairement à ce qu’en dit la physiologie traditionnelle.
p.25L’information gustative et sexuelle
p.26Nous n’aborderons pas ici le problème de la sexualité ; la sexualité humaine n’est pas une *information* strictement organique mais socio/organique. Elle s’informe donc nécessairement conjointement avec l’information des niveaux d’information socio/organique, sociale, sociologique et anthropo/sociologique. Les processus de socialisation et de sexualisation (plutôt que « la société et la sexualité » ) doivent donc être considérés ensemble. Si nous avons le temps, nous essaierons de voir au moins comment je propose de réaborder le problème. Cependant, le niveau d’information gustatif, comme nous le verrons, est le dernier déclencheur pour passer au niveau sexuel ; le baiser précède l’acte amoureux. Mais je ne peux pas, comme je vous le disais, m’attarder, aujourd’hui sur ce point. Au reste, vous vous rendrez progressivement compte que son intelligibilité nécessite d’avancer encore un peu dans notre investigation. Revenons donc à l’information gustative !
p.27C’est le niveau d’information socio/organique le plus simple et le premier qui va permettre immédiatement au nouveau-né de poursuivre son information après sa naissance. Le bébé va d’abord déclencher sa respiration aérobie lui permettant de transformer directement l’oxygène de l’air en hémoglobine, puis il va téter le sein de sa mère. C’est par l’usage et le développement du goût que le bébé va alimenter son métabolisme général. Le goût est en fait l’organe d’information de la classe de tous les dérivés des liquides (ou des molécules liquides) sélectionnés par l’information organique de l’espèce en question. Des liquides jusqu’aux végétaux et aux animaux, dont ces derniers sont tous issus. Le bon ou le mauvais goût indique les seuils à ne pas franchir dans la consommation des choses. Le goût, comme tous les niveaux d’information, fonctionne donc à l’intérieur d’un certain éventail, qui donne à l’organisme les quantités de mouvements dont il a besoin de manière spécifique. Le goût humain est celui qui a développé l’éventail de choix le plus large. L’homme peut consommer tout ce qui vit ou presque, ou plutôt il a conquis de sélectionner sa nourriture parmi l’ensemble du champ organique, végétal et animal—nous reprendrons d’ailleurs plus loin la notion de consommation qui doit, elle aussi, être abordée de la même façon que tous les phénomènes.
p.28Contrairement à ce que certains philosophes dans le passé ont cru devoir dire, nos sens ne nous trompent pas (pas plus, d’ailleurs, que ceux des animaux). Mais chacun d’entre eux exprime un niveau spécifique de l’information organique. Il s’agit simplement de ne pas confondre ces niveaux. Ce qui signifie qu’il ne faut pas demander au goût de sentir, à l’odorat de toucher, à la vue d’entendre, et ainsi de suite.
p.29J’ai donc distingué sept niveaux d’information socio/organique. Et nous allons voir, après les avoir passés en revue un par un, comment chacun d’entre eux contribue aussi, à sa manière, à la construction de la société (car n’oublions pas que nous voulons proposer un mode d’intelligibilité de la société), et comment la société poursuit son information ; et comment aussi, conjointement, les individus poursuivent la leur.
p.30Cependant, il est impossible de ne pas parler, en même temps que l’on décrit successivement ces organes, du plus complexe d’entre eux, celui qui les contient tous : la pensée ou le cerveau, bien que nous parlerons de celui-ci plus en détail en dernier. Car le cerveau est l’organe de la conceptualisation. Le cerveau, ou la pensée, produit des concepts généraux à partir des différents types de percepts que lui fournissent les autres organes. La conceptualisation doit donc être considérée comme une information de la perception.
p.31C’est pourquoi la pensée permet, avec le langage, d’exprimer des impressions aussi différentes que l’odeur d’une fleur, le goût d’un champignon, une émotion musicale ou une théorie scientifique.
p.32L’information olfactive
p.33Quelle est la différence de complexification ou d’information entre le goût et l’odorat  ? Le goût crée une information abstraite d’ordre général sur la composition chimique des choses à consommer. Le goût crée des percepts chimiques moléculaires qui sont transformés en concepts par le cerveau.
p.34Je simplifie ici volontairement la présentation de ces niveaux d’information, car mon propos n’est pas de faire maintenant un nouveau cours de physiologie.
p.35Les concepts du goût sont les plus simples que le cerveau exprime. Ils se résument, si l’on en croit la physiologie actuelle, à cinq grandes zones d’information situées sur la langue : la zone amère, la zone salée, la zone acide, la zone sucrée et la zone alkaline. Mais l’être humain est capable, par apprentissage (social), de diviser et de combiner ces zones chimiquement de telle sorte que son éventail d’information olfactive s’élargisse et se différencie. Par ailleurs, chacune de ces zones s’exprime par un éventail de variations analogiques séparées par des seuils que la pensée sociale (c’est-à-dire encore l’apprentissage) interprète par : « C’est bon ou ce n’est pas bon ! » Il est donc important de bien saisir la différence entre les percepts et les concepts. Ce que nous appelons l’intelligence, c’est-à-dire l’activité de la pensée, consiste d’abord, mais pas seulement, à classer toutes les différences que les niveaux d’information socio/organique (et même les organes d’information interne, mais dans une moindre mesure) perçoivent en catégories, c’est-à-dire en concepts. Paraphrasons une expression bien connue de la philosophie : lorsque l’imbécile perçoit des différences irréductibles, le sage y conçoit un concept qui les transcende. C’est ainsi que nous construisons notre intelligibilité, car c’est ainsi que le cerveau fonctionne, quand il fonctionne bien. Ce ne sont pas les « sens » qui nous trompent, ce sont les concepts que nous construisons.
p.36Les concepts ne reposent pas sur des perceptions mais expriment des catégories logiques à la suite d’une séquence de différenciations d’un ensemble de perceptions. Ainsi, le concept chat ne correspond à aucune perception particulière, mais il est l’idée générale de tous les chats que nous pouvons percevoir. Il permet de classer l’ensemble des chats dans cette catégorie et donc d’en reconnaître un lorsqu’il passe devant nous, même si nous ne l’avons jamais perçu d’aucune manière. Le concept chat est donc aussi rattaché à tous les percepts qui lui correspondent : ceux de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher, etc. C’est-à-dire une certaine odeur, un certain cri, un certain frottement sont rattachés au même concept.
p.37La faculté de produire des concepts n’est d’ailleurs pas le propre du cerveau humain mais celui de tout système nerveux central, un peu comme dans la figure mécanique suivante :
Figure 2.1 - Information percept/concept
p.38Les concepts humains sont simplement, disons, les plus complexes de tous, et nous allons tenter de voir en quoi. Mais nous en étions à l’information olfactive ou odorat.
p.39L’odorat crée une information abstraite également d’ordre général sur l’émission gazeuse des informations à consommer ou à respirer. L’odorat est plus complexe que le goût car l’odorat informe le goût. Suivant notre logique, il est donc le goût du goût, le méta-goût. Si l’odeur est mauvaise, on passera à un plat plus appétissant. Et si les gaz ambiants sont toxiques, la suffocation nous invitera à aller rechercher un air plus pur. L’odorat permet d’informer le goût, d’une part, pour le métabolisme du système digestif, et la respiration, d’autre part, pour le métabolisme pulmonaire.
p.40Au cours de son information (c’est-à-dire de son existence), l’individu va ainsi apprendre à distinguer les bonnes choses des mauvaises choses, et les gaz toxiques des gaz sains. Les concepts produits à partir des percepts olfactifs sont certainement très simples aussi et sont classés dans deux grandes catégories : « Ça sent bon ! » et « ça sent mauvais ! » Là encore à l’intérieur d’un éventail spécifique de variations. Mais ces variations sont, chez l’homme, ou tout au moins pour ceux qui développent ce type d’apprentissage, vraiment étonnantes ; les goûteurs de vin et les parfumeurs sont capables de déceler un nombre impressionnant de molécules gazeuses différentes.
p.41Ces catégories expriment les seuils de transformation de l’odorat à ne pas franchir pour l’information de l’organisme. Ils sont plus complexes que les concepts du goût puisque cet organe n’entrera en action qu’avec l’aval de l’odorat. On ne mangera pas quelque chose qui ne sent pas socio/organiquement bon, en principe. L’odorat est donc, selon notre logique, une complexification du goût qui contribue, en retour, à accroître la complexification de l’organisme en sélectionnant un plus grand éventail de minéraux, de végétaux et d’animaux à transformer.
p.42Par ailleurs, la complexification plus grande de l’odorat par rapport au goût se manifeste aussi dans le fait que ce dernier traite un ensemble de molécules (gazeuses) beaucoup plus vaste que les molécules liquides informées par le goût. En bref, nous sentons beaucoup plus de choses que nous en mangeons, ce qui est une application, là encore, de notre principe d’équivalence entre information et sélection. L’odorat opère une sélection pour l’information du goût. Certains ont pu dire que l’odorat exerçait « à distance » , alors que le goût exigeait la proximité immédiate avec l’organisme. Mais cette distinction est purement phénoménologique, newtonienne, car les molécules de gaz doivent bien entrer en contact avec les muqueuses olfactives.
p.43Puis l’information thermique informe le goût, conformément à notre logique des niveaux d’information. L’organisme se refroidit lorsqu’il manque de nourriture, c’est-à-dire de quantité de formes de mouvements disponibles dans son métabolisme. Au-delà d’un certain seuil, cela déclenche alors le sentiment d’appétit qui le rend davantage sensible aux odeurs d’aliments puis au goût. Nous avons tous remarqué qu’après avoir mangé nous n’avons plus envie de sentir les odeurs qui, lorsqu’on a faim, nous font au contraire saliver…

p.44L’information thermique
p.45Cet organe très important de l’information socio/organique prend, chez l’homme, une importance particulière. Il s’agit, en fait, d’un niveau d’information d’un nouveau type puisqu’il crée des informations calorifiques issues d’une transformation de la situation atmosphérique, qui dépend elle-même des saisons qui dépendent des mouvements de rotation et de révolution de la Terre, etc. L’information calorifique intérieure de l’organisme humain oscille autour de trente-sept degrés centigrades, plus ou moins trois ou quatre degrés. La différenciation calorifique entre l’intérieur et l’extérieur de l’organisme intervient assez tard, si l’on peut dire, dans l’évolution.
p.46Les naturalistes ont nommé ce phénomène homéothermie. Mais ce terme ne rend pas bien compte de ce que je veux dire ici. Car homéothermie fait penser à homéostatique et donc au thermostat. En fait, il faut surtout saisir que l’homéothermie est une création nouvelle dans l’information organique. En effet, l’homéothermie commence, selon nos estimations actuelles, avec les mammifères et les ovipares évolués.
p.47Là encore, la physiologie traditionnelle ne peut pas envisager ce qu’elle appelle « sensibilité thermique », comme un organe d’information spécifique ni surtout, ce qui est le plus important, la nature et l’importance particulière de cet organe chez l’homme. Se dégager de la vieille métaphysique de la « sensibilité » n’est pas chose aisée. Dans l’ouvrage cité précédemment, le professeur Guy Lazorthes dit une chose qui m’apparaît maintenant incroyable et qui pourtant constitue le credo de la neuro-physiologie actuelle : « La sensiblité thermique est rudimentaire chez l’Homme ; elle n’intervient que dans les situations extrêmes. Elle joue par contre un rôle important chez certaines espèces animales cite1 ».
p.48La sensibilisation thermique est en fait un autre nom pour homéothermie (ou plus exactement homéothermisation) qui est avant tout création d’une *différence* de température entre l’intérieur de l’organisme et l’extérieur. Cette nouvelle différenciation commencerait avec les oiseaux et les mammifères, voire chez les derniers dinosaures selon certains. Il faut se dégager de la métaphysique de la sensibilité et envisager plutôt un processus de sensibilisation. Mais il importe de noter que le brevet organique d’homéothermie exprime une extraordinaire complexification de l’organisme qui va lui permettre, sans lui nuire, de subir un plus fort éventail de variations de température ; l’organisme restant à une température relativement constante malgré les variations climatiques. Chez les mammifères, l’homéothermie est accompagnée de la transformation des écailles des reptiles en poils ou, en plumes et en duvet pour les oiseaux. Les animaux non homéothermes, c’est-à-dire ceux qui précèdent les ovipares homéothermes (les oiseaux) et les mammifères dans l’évolution, et ceux qui ont choisi une autre voie d’évolution comme les invertébrés, ne produisant pas de chaleur interne, suivent les variations de la température extérieure et sont contraints de ne développer leurs activités que pendant les saisons calorifiquement propices, si je puis dire, à leur organisme ; c’est-à-dire les saisons chaudes. Le reste du temps, ils hibernent. C’est pourquoi il y a davantage d’invertébrés dans les climats chauds, qu’il n’y a de moustiques dans le Nord que pendant l’été, tandis que l’on retrouve des mammifères et des oiseaux sous toutes les latitudes.
p.49Maintenant, il est extraordinaire de voir comment les êtres humains vont transformer à leur tour le brevet d’homéothermie. L’information calorifique socio/organique oscille, pour l’organisme humain nu, autour de 25 ou 30 degrés. L’être humain est le seul animal à s’être doté d’un tel organe d’information externe qui le contraigne, à cause de son extrême sensibilité, à transformer son environnement.
p.50En effet, l’homme ne possède pas de pilosité qui régule, chez les mammifères, selon leur niche écologique, l’écart de température entre l’extérieur et l’intérieur. Il doit se vêtir dès que la température extérieure descend en dessous d’un certain seuil. Il a ainsi développé des formes de coopération pour chasser les animaux et se vêtir de leur peau, la deuxième peau de l’homme. Il a domestiqué le feu qui lui a permis de constituer des « foyers », dans les deux sens du terme, c’est-à-dire aussi, et surtout, des communautés qui se sont complexifiées par l’invention d’outils, la construction d’habitations qui constituent la troisième « peau » de l’homme : la « peau » sociale.
p.51Cependant, et c’est là le point capital, nous inversons, dans nos théories actuelles, le sens de l’information lorsque nous prétendons que c’est parce que l’homme est apparu subitement dépourvu de poils qu’il est devenu homo sapiens. L’homme n’est pas, contrairement à l’opinion courante, un singe nu savant. Je propose plutôt de penser que c’est l’invention de la socialisation et des formes de coopérations qu’elle développait qui a transformé, génération après génération, un certain groupe de primates, poilus, courbés, etc., en homo sapiens, et non l’inverse. C’est la socialisation progressive qui a complexifié les individus qui ont complexifié à leur tour la société selon notre principe d’irréversibilité. L’homo sapiens est donc plutôt un homo socialis. C’est pourquoi on ne pouvait pas remarquer, dans la théorie synthétique actuelle, combien ce niveau d’information socio/organique était capital. La « perte » de la pilosité chez l’homme, du point de vue de la théorie de l’évolution actuelle, demeurait un mystère ou, à tout le moins, le résultat d’une mutation fortuite alors qu’il est une caractéristique sélectionnée [gI] du processus d’information anthropo/social ou socialisation.
p.52L’homéothermie anthropo/sociale commence donc avec la création de technique de fabrication du feu, puis le développement des « foyers », des abris (maisons) homéothermes ; technique d’homéothermie sociale qui, en retour, va complexifier l’homéothermie organique.
p.53L’information mécanique
p.54En mécanique classique, la force désigne une forme de mouvements particulière définie par la fameuse phrase d’Archimède : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde ! » La force humaine s’exerce par le produit des mouvements combinés d’une forme de puissance et d’une forme de levier. Le corps humain possède ces deux composantes sous la forme d’organes spécialisés qui sont aussi des niveaux d’information socio/organique : le squelette, formé d’un ensemble de leviers, judicieusement disposés, et la musculature qui forme, avec les tendons, les éléments de réserve de puissance et de points d’appui qui font agir ces leviers pour leur donner précisément de la force. Il est tout à fait intéressant de remarquer également en quoi le squelette et la musculature de l’homme sont les plus complexes du règne animal. L’homme dispose en effet, par son squelette extraordinaire, d’un ensemble de leviers qui lui permet de faire des choses aussi variées que marcher, courir, nager, plonger, grimper le long de parois quasiment lisses, porter des fardeaux, lancer des projectiles avec précision, pour ne parler que des choses les plus simples. Même en ne considérant que ces activités apparemment simples, aucun animal n’est capable de les exercer toutes. La forme générale du corps humain, que lui donnent son squelette, ses muscles et ses tendons, est un organe d’information externe de première importance.
p.55Cependant, de tous les leviers dont le squelette humain dispose, il en est un qui est vraiment exceptionnellement complexe, et cette complexification a été relevée dès l’Antiquité : la main. La main, qui permet les variétés de mouvements telles que l’enfilement d’une aiguille, l’écriture, la soudure d’un microprocesseur, le jeu du violon, etc. Aucune main de primate n’autorise un éventail de mouvements aussi vaste que la main humaine. En fait, c’est l’ensemble de ce squelette extraordinairement complexe et équilibré, avec la station debout, l’articulation de l’épaule, qui permet de mouvoir les bras dans toutes les directions, la souplesse des membres inférieurs, etc., qui permet, non seulement les inventions de mouvements les plus diverses pour répondre aux situations les plus insolites mais surtout de créer des activités nouvelles et accroître son habileté.
p.56La complexification ou l’information de ce squelette unique s’est effectuée conjointement à l’information de la société. Chaque invention nouvelle, chaque outil nouveau, chaque technique qu’un individu inventait, se transmettait par apprentissage social et contribuait à accroître d’autant l’information sociologique. Le progrès de ces techniques et de sa transmission sociale a contribué à complexifier le squelette des hominidés jusqu’à un certain seuil : celui de l’homo sapiens. A partir de ce seuil, les techniques vont inaugurer une nouvelle séquence accélérée de l’information des individus et des sociétés.
p.57Ce qu’on entend par toucher relève donc en fait d’une confusion d’organe d’information. Lorsque nous manipulons des objets pour les former, les déformer, juger de leur dureté, de leur résistance, et ainsi de suite, nous nous servons principalement de nos mains et nous exerçons, sur ces objets, des forces selon un éventail choisi pour la circonstance qui peut aller de la caresse la plus douce, pour éprouver la surface, au choc le plus rude pour briser quelque chose et en éprouver la résistance. Pour appliquer ce large éventail de forces, le corps dispose d’une série d’accessoires, depuis la sensibilité épidermique que donne l’absence de pilosité, et qui existe sur toute la surface du corps chez l’homme – c’est pourquoi il peut d’ailleurs passer tant de temps aux caresses amoureuses – jusqu’à la sensibilité en profondeur ou dermique pour signaler le seuil de déformation des tissus internes.
p.58Cependant, de tous les leviers dont le squelette humain dispose, il en est un qui est vraiment exceptionnellement complexe, et cette complexification a été relevée dès l’Antiquité : la main. La main, qui permet les variétés de mouvements telles que l’enfilement d’une aiguille, l’écriture, la soudure d’un microprocesseur, le jeu du violon, etc. Aucune main de primate n’autorise un éventail de mouvements aussi vaste que la main humaine. En fait, c’est l’ensemble de ce squelette extraordinairement complexe et équilibré, avec la station debout, l’articulation de l’épaule, qui permet de mouvoir les bras dans toutes les directions, la souplesse des membres inférieurs, etc., qui permet, non seulement les inventions de mouvements les plus diverses pour répondre aux situations les plus insolites mais surtout de créer des activités nouvelles et accroître son habileté.
p.59Cependant, l’épiderme est également sensible aux variations de températures, ce qui n’est pas la même chose. La sensation provoquée par un corps trop chaud sur la peau n’est pas la même que celle provoquée par une forte pression sur le corps. Il s’agit de deux organes d’information différents. Nous pouvons très bien appeler cet ensemble d’informations le toucher, mais nous perdons alors le bénéfice de notre raisonnement logique qui consiste à montrer la complexification croissante des organes d’information externe.
p.60Deux points très importants sont encore à noter concernant l’organe d’information mécanique.
p.61Le premier pour reconnaître que cet organe, par rapport aux autres organes précédemment étudiés, exprime, pour l’organisme, un accroissement considérable des degrés de liberté ou des variétés de mouvements disponibles. Au cours de l’évolution des espèces, c’est-à-dire de l’information organique générale, ce type d’organe, comme les précédents, s’est progressivement complexifié.
p.62Nous commencons donc à saisir plus précisément la signification de cette complexification. Il signifie – et l’évolution de l’homme et de la société le prouve très précisément – non pas accroissement de la spécialisation (l’homme ne peut ni voler, ni nager dans l’eau très longtemps, ni courir très longtemps ou très vite) mais bien accroissement de variétés – de différenciation ( gI ( – de formes/mouvements ; l’homme est l’animal qui en a créé la plus grande variété. Il a d’abord accru cette variété socio/organiquement, puis il a poursuivi cet accroissement technologiquement, c’est-à-dire socialement, sociologiquement et anthropo/sociologiquement.
p.63C’est grâce à cette extraordinaire variété de mouvements disponibles – et nous n’avons parlé que des plus simples – qu’il a pu inventer l’avion, le scaphandrier, etc. Cela remet en cause l’idée selon laquelle certains animaux posséderaient des « sens » que l’homme ne possède pas. Cette conception repose sur une confusion entre spécialisation et information et sur une conception purement organique de l’organisme humain. Cette remarque capitale devra nous servir lorsque nous essaierons de résoudre des problèmes plus pratiques de la vie quotidienne.
p.64Le deuxième point concerne ce qu’on appelle communément le tonus musculaire. Le tonus général n’est pas commandé par le système nerveux central. Celui-ci commande surtout la contraction des muscles par impulsions électro-chimiques. Le tonus général de la musculature est déterminé par l’accélération gravitationnelle terrestre g (9,81 m/s2). Sans cette accélération, le tonus disparaît progressivement, les muscles se relâchent et les articulations se déforment. C’est ce qu’ont constaté les cosmonautes soviétiques après un an passé en apesanteur. Il se trouve d’ailleurs que la logique exposée ici m’a permis de prévoir ce phénomène avant même que nous ne connaissions les résultats des examens physiologiques des astronautes soviétiques.
p.65Le corps ne peut donc pas se passer de cette accélération et les exercices continuels n’y peuvent rien. Ce tonus est un des éléments de l’information mécanique et exprime un type d’informations spécifiques à l’intérieur d’un éventail précis, en l’occurrence un éventail d’accélérations gravitationnelles, selon l’altitude par rapport au niveau de la mer.
p.66Par ailleurs, le taux d’hémoglobine, nécessaire à l’organisme et fabriqué par la respiration, varie avec l’altitude, c’est-à-dire avec la proportion d’oxygène dans l’air. Il s’agit d’une information organique « interne » mais relayée par la société puisqu’en deçà du taux vital d’oxygène l’homme peut inventer des artefacts pour accroître sa variété de mouvements en altitude. Mais il ne semble pas qu’il puisse construire d’artefacts pour l’accélération gravitationnelle. L’homme ne peut vivre très longtemps en état d’apesanteur.
p.67Pour terminer ce point, nous voyons aussi que la notion de travail, en mécanique, se rattache à la quantité de mouvements effectuée par des leviers commandés par de la puissance, c’est-à-dire une forme de mouvements plus simple mais plus accélérée. La puissance générale de notre corps se trouve dans les fréquences électromagnétiques contenues dans chacun de nos atomes ; fréquences qui, comme la Relativité générale nous l’enseigne, dépendent de l’accélération gravitationnelle terrestre. Et, comme en mécanique classique, nous voyons bien que dans l’organisme la puissance des muscles se transforme en travail des membres, le travail en chaleur (le corps s’échauffe), la chaleur en gaz (le corps rejette de la vapeur d’eau, du gaz carbonique, etc.), le gaz en liquide (par la sudation).
p.68Si nous reconsidérons le développement (ou l’information) de l’enfant, nous voyons qu’après avoir appris à informer son goût (il distingue le bon lait, du mauvais), son odorat (il sait reconnaître l’odeur de sa mère), du chaud et du froid (le bébé est beaucoup moins sensible aux variations de températures que l’adulte), il commence à apprendre l’usage de ses membres : les membres supérieurs (il prend les objets, les lance, les manipule, etc., pour développer son habileté) : les membres inférieurs (il apprend à marcher, à courir, à sauter, etc.).
p.69Nous pouvons maintenant passer à l’organe d’information externe suivant qui se présente d’ailleurs sous la forme de deux organes combinés.
p.70L’information acoustique
p.71Nous avons déjà noté que chacun de ces organes permettait d’accroître l’information de l’organisme, c’est-à-dire d’accroître la création de variétés de ses formes de mouvements, au sens où nous avons déjà défini ce terme. La poursuite de cette information s’effectue toujours suivant le même principe de complexification croissante.
p.72Ainsi, l’ouïe et l’émission de paroles vont engendrer un accroissement considérable de la variété de mouvements de l’organisme. Quel type de phénomène physique l’ouïe et la parole expriment-ils  ? Des sons ! Et un son est un ensemble de fréquences, de basses fréquences. Celles-ci sont des vibrations des molécules de l’air ambiant. Les basses fréquences que l’organisme humain entend par ses oreilles oscillent entre 20 et 20 000 hertz. Les basses fréquences qui sont émises par la voix possèdent un registre plus étroit, qui est d’ailleurs différent selon l’âge et le sexe. Elles oscillent autour de 400 hertz. La voix représente une transformation de fréquences électriques, émises par le cerveau, en fréquences mécaniques, émises par les vibrations des « cordes vocales » qui sont en fait des cavités.
p.73Notre voix fonctionne donc un peu comme un haut-parleur ordinaire, avec un courant électrique qui anime une membrane, par l’intermédiaire d’un moteur électromagnétique. Le moteur de notre voix est plutôt du type électro-biochimique. L’ouïe et la voix humaine permettent d’entendre et d’émettre des sons d’une complexification unique dans le règne animal.
p.74Aucun animal ne perçoit la richesse et le raffinement des musiques humaines de même qu’aucun animal ne peut émettre les sons aussi complexes que ceux émis par la parole humaine et qui forment ce que nous appelons le langage. Le langage s’exprime par la parole sous forme de fréquences dont l’information se présente en plusieurs niveaux de complexification croissante aussi. L’« ensemble » forme ce qu’on appelle une « grammaire ».
p.75Le langage parlé s’informe donc en sons élémentaires, en syllabes, en mots, en phrases, en mythes ; puis, parvenu à un certain seuil d’information du langage parlé, le langage va subir une accélération avec l’invention de l’écriture, cette dernière par l’imprimerie, puis par les media électroniques. Nous reviendrons sur ce point plus loin.
p.76Nous pouvons d’ailleurs remarquer que l’apprentissage du langage par l’enfant, refait en accéléré/complexifié/etc. ( gI (, comme l’épigénèse le faisait pour la philogénèse, l’information linguistique (la linguogénèse) au cours de l’évolution anthropo/sociale. On enseigne à l’enfant à sélectionner des sons qu’il répète à sa manière, il apprend ensuite à regrouper ces sons pour former des mots, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ait construit sa grammaire. Je voudrais d’ailleurs rapidement dire à ce sujet que la grammaire ne s’arrête pas à l’agencement des mots dans la phrase, mais aussi à l’agencement des phrases, à l’agencement des textes, et ainsi de suite. La grammaire est donc ici l’ensemble indéfini des niveaux de complexification du langage ; et les media expriment, chacun selon leur niveau de complexification, de tels niveaux. Il ne s’agit pas non plus d’un agencement mais, à chacun des niveaux, d’une sélection des composantes des niveaux précédents. Le niveau le plus complexe étant la création d’idées qui reposent sur une sélection de tous les niveaux précédents. La grammaire est donc, aussi, un processus.
p.77En fait, tout ce qui a trait au langage, et aux techniques qui l’utilisent, représente un niveau d’information de la grammaire générale du langage. L’écriture a modifié la grammaire du langage parlé. L’imprimerie a modifié celle du langage écrit qui le précédait. Les media électroniques modifient la grammaire du langage imprimé, et ainsi de suite. Le langage est, lui aussi, un champ d’accélération ( gI (. Et la grammaire étudiée par les linguistes ne représente qu’une partie de la grammaire générale.
p.78Mais si les êtres humains possèdent le langage le plus complexe du règne animal, comment se fait-il que nous ne comprenions pas le langage des animaux  ? Eh bien, parce que la compréhension de ce langage ne se situe pas là où nous la cherchons. La grammaire des langages animaux est, au contraire de la grammaire humaine, presque complètement déterminée. Les animaux répètent toujours les mêmes sons et les mêmes groupes de sons. Leur grammaire ne va d’ailleurs pas au-delà du groupe de sons. Il ne s’agit donc pas de langage au sens où nous l’entendons pour l’homme.
p.79Car le langage de l’homme est le lieu privilégié où s’exprime la poursuite de son information. Nous ne comprenons pas le langage des animaux parce que nous croyons, à tort, que les animaux se disent quelque chose. Les animaux ne se disent rien. Car dire ne signifie pas, pour l’homme, émettre des sons identiques à ceux que l’on reçoit ; si tel était le cas, rien ne changerait. Dire signifie émettre quelque chose d’autre. Dire signifie inventer des phrases, des concepts, des histoires, etc. Si tout le monde répétait la même chose, comme les animaux, en fonction des situations, l’homme ne serait pas un homme. Ce serait un singe. Il serait resté un animal. Encore que, en ce qui concerne les animaux, les choses sont certainement plus complexes.
p.80Chaque espèce animale émet donc des fréquences de formes différentes qui peuvent d’ailleurs ne pas être audibles pour l’homme comme celles du sonar du dauphin. Il n’en reste pas moins que répertorier les fréquences émises par les dauphins permet de connaître presque toutes les idées des dauphins, si l’on néglige l’intervention humaine qui leur permet d’en créer de nouvelles. Ce qui n’est pas le cas de l’homme. Un Martien imaginaire pourrait se donner comme objectif de connaître toutes les paroles prononcées par les hommes, et tous les livres publiés ; cela ne lui permettrait pas de prédire pour autant les prochaines paroles et les prochains livres qui seront publiés. Pas plus d’ailleurs que les prochaines idées et les inventions proposées dans ces livres. Les animaux communiquent au sens où, au sein d’une espèce, chaque individu possède le même registre de comportements que tous les autres.
p.81Les hommes ne communiquent pas dans ce sens-là. Les individus se donnent des règles de comportements qui sont systématiquement vouées à être remplacées par d’autres. Si les hommes respectaient toutes les règles qu’ils se donnent, ils parleraient alors le même langage : ils « communiqueraient », au sens des publicitaires et des tribuns totalitaires. Mais ils ne seraient plus des hommes car ils cesseraient de s’informer.
p.82Il faut rajouter qu’il serait plus correct de parler, au lieu d’ouïe, d’audition biauriculaire ou stéréophonique, car le sentiment d’espace engendré par les deux oreilles permet de déterminer la source sonore dans l’espace, tout comme la vision binoculaire stéréoscopique permet d’apprécier la distance relative des objets, et que notre marche à deux pieds et nos deux bras sont stéréo-mécaniques.
p.83L’information optique, visuelle ou électromagnétique
p.84Contrairement à ce nous pensons habituellement, je dirais que la vue, comme tous les organes d’information dont nous venons de parler, exprime elle aussi une différenciation entre l’extérieur et l’intérieur de l’organisme. C’est-à-dire qu’elle fonctionne dans les deux sens.
p.85L’œil ne fait pas que percevoir dans le sens classique du terme (nous avons vu précédemment que la réception est d’abord une activité créatrice ; pour recevoir, il faut d’abord créer un organe de réception) ; il transforme les vibrations électromagnétiques contenues dans les atomes moléculaires des molécules qui ont développé la photosensibilité (carotène, chlorophylle). Sans cette transformation d’ailleurs, il n’y aurait pas de perception. La perception est toujours un processus de construction, d’information ; un processus dynamique de complexification croissante.
p.86Toute perception, y compris la perception de chaud et de froid, n’est ni entièrement interne ni entièrement externe. La sensation de chaleur relative est d’abord déterminée par la différenciation de température interne qui exprime la quantité de mouvements disponible dans le corps. Cette sensation varie avec la situation, l’alimentation, l’âge, etc., de la personne, quelle que soit par ailleurs la température extérieure – à l’intérieur, bien sûr, d’un certain éventail. C’est d’ailleurs la variation entre ces sensations que l’on appelle la subjectivité en opposition à l’objectivité. Ce principe est valable pour toutes les formes de perception. Ainsi l’œil – il faudrait d’ailleurs dire les deux yeux ou, plus précisément encore, la vision binoculaire – émet des vibrations au niveau de la pupille. Celle-ci est animée d’une vibration continuelle, selon un arc de quelques secondes, que les spécialistes ont nommé micronystagmus.2
p.87Cette vibration déplace l’image rétinienne par rapport aux cônes et aux bâtonnets reliés au nerf optique. Et c’est grâce à cette vibration interne que des vibrations électromagnétiques externes sont perçues et sélectionnées. Sans ces vibrations, la rétine ne percevrait rien. D’un point de vue informationnel, créer un œil ou une molécule de carotène (ou de chlorophylle), l’ancêtre organique de notre œil, qui transforme la lumière tout en étant issu d’elle, est analogue à construire une articulation pour transformer l’accélération gravitationnelle tout en étant transformé par elle, ou encore produire de la chaleur « interne » tout en étant issu de la chaleur « externe ». Une perception n’est donc jamais, encore une fois, une simple réception. Toute perception est organisation d’une réception en vue d’une réorganisation de ce qui est perçu et ainsi de suite.
p.88Une perception est donc bien aussi une information au sens où nous l’avons envisagée. Chaque perception contribue à la poursuite de l’information de l’organisme. Cela est un point très important car il remet en question notre idée, si souvent émise, que voir et écouter sont des activités « passives », tandis que courir dehors serait une activité « active ».
p.89En fait, il s’agit de deux formes d’activités différentes, dont la différence ne peut pas s’exprimer en termes d’actif ou de passif mais en termes de complexification. Ecouter et parler est plus complexe que courir. La complexification de la vision binoculaire humaine se constate par le fait qu’elle permet de percevoir, là encore, un éventail très large de fréquences électro-magnétiques. Ce sont ces fréquences que l’on nomme, précisément, visibles.
p.90Il est difficile d’imaginer qu’un animal puisse voir quelque chose dans un microscope ou un téléscope. Je ne pense pas non plus qu’aucun animal ne perçoive les étoiles au sens où nous les voyons, nous. Car il ne s’agit pas seulement de voir mais de penser. La vision binoculaire permet également d’apprécier les distances relatives entre les objets. Mais cette caractéristique n’est pas propre à la vision humaine.
p.91Nous remarquons donc que plus nous considérons des organes d’information externe complexes, plus ceux-ci contribuent à l’information de classes de formes de mouvements simples. De l’information gustative, qui traite toutes les formes vivantes, c’est-à-dire les plus complexes, à la vue qui ne traite que les vibrations électromagnétiques. La complexification relative d’un organe d’information externe par rapport à un autre, réside dans le fait qu’il autorise une variété supplémentaire de mouvements en même temps qu’un élargissement de l’éventail de mouvements disponibles.
p.92L’information olfactive permet de produire des perceptions plus lointaines et plus variées que l’information gustative ; l’information thermique, des perceptions d’une autre nature qui ont trait au climat en général ; l’information mécanique, des perceptions sur les différences de formes, de résistances, de structures, de masses ; l’information auditive, des différences de sons, d’espace, de temps ; l’information visuelle, des différences de distance, de couleurs, et de perspectives. Entre le goût et la vue, il y a comme un ensemble de mondes différents.
p.93Pour se persuader du fait que chaque organe d’information externe informe un univers de formes/mouvements spécifiques, il faut réaliser l’expérience mentale qui consiste à imaginer que l’on ne posséderait que le goût pour s’informer ; puis que l’on ne posséderait que le goût et l’odorat ; puis le goût, l’odorat et la différence de chaleur des saisons ; puis le goût, l’odorat, la différence de chaleur des saisons et la différence de lieu et force, et ainsi de suite. C’est cela notre information. Et elle se poursuit. Elle se poursuit à chaque fois par une complexification ( gI ( supplémentaire.
p.94Cette expérience mentale ne refait pas le film de la phylogénèse mais elle est un peu équivalente à celle qu’Einstein faisait dans son espace-temps quadri dimensionnel avec ses horloges. Si nous nous promenons dans l’information organique, nous ne voyons que des différences qui engendrent d’autres différences, selon un rythme ou une accélération croissante.
p.95Tout cela est bien sûr très schématique et il me faudrait davantage de temps pour le développer, compte tenu de ce qu’il me reste à dire. En effet, l’organisme le plus simple semble posséder déjà les sept niveaux d’information organique que nous constatons dans les plus complexes. L’information lumineuse existe dès les formes les plus rudimentaires de la vie évidemment. L’œil est une extraordinaire complexification de la photosynthèse. L’information acoustique, en tant que vibration au niveau moléculaire, existe également. L’information mécanique, chez les vertébrés, est une extraordinaire complexification des déformations membraneuses des cellules procaryotes dotées aussi de cils vibratoires. L’information thermique est toujours présente, tout être vivant vit à l’intérieur d’un éventail spécifique de température. Les informations olfactive et gustative sont également différenciées chez les êtres vivants très simples, puisque la particularité des êtres vivants est de produire des gaz (par exemple, l’oxygène) et d’en rejeter d’autres (par exemple, le gaz carbonique).

p.96 L’information conceptuelle, la pensée, la mémoire et l’apprentissage
p.97Mémoire, pensée et apprentissage sont trois mots différents pour désigner un même processus. Mais, au niveau de la complexité cérébrale, nous n’arrivons pas bien à saisir cette équivalence, pour la raison simple que l’information de la pensée est extraordinairement accélérée et, conséquemment, extraordinairement complexe. Posons-nous donc la question : qu’est-ce donc qu’une mémoire ? Un peu comme Gregory Bateson s’était demandé, dans Mind and nature : « What is a mind ? »
p.98Je dirais tout d’abord qu’une mémoire n’est pas une conservation de mouvements, ni une répétition de mouvements. La mémoire et l’information, telle que nous l’avons envisagée depuis le théorème, sont une seule et même chose. Mais la mémoire du cerveau est une information extrêmement complexe.
p.99La difficulté d’appréhender la mémoire du cerveau ou de l’organisme réside dans sa complexification logique ; la logique est la même que pour l’épigénèse, l’apprentissage, la mémoire sociale, la reproduction du mouvement de la Terre, etc. ; la difficulté réside dans la prodigieuse accélération d’information de cette forme qu’est le cerveau. Le cerveau, contrairement à l’idée simpliste et mécanique que l’on se fait de la mémoire, ne stocke rien. Cette idée est développée, quoique d’une manière différente, puisqu’elle s’appuie sur la théorie néo-darwinienne que je critique ici, dans un livre d’Israël Rosenfeld3.
p.100Mon point de vue est que le cerveau n’a pas de mémoire au sens où l’on s’imagine qu’il emmagasine des choses qu’il classe consciencieusement dans des cases appropriées. Le cerveau n’a pas davantage de cases pour stocker quoi que ce soit, que le spermatozoïde et l’ovule renferment des codes, secrets ou non, qui programment la différenciation de l’individu.
p.101L’absence de code génétique est une des conséquences de la théorie de l’information générale que je propose, nous l’avons vu précédemment. Il n’y a nulle part de code qui détermine la succession des opérations. Les mécaniciens des « gènes » pensent encore le monde dans les termes de la physique newtonienne et non dans ceux de la physique relativiste. Ils s’imaginent ainsi qu’il existe des gènes qui ont des propriétés en eux-mêmes, pris isolément. C’est comme si on essayait de rechercher le sens d’une phrase en extrayant les mots de celle-ci, un par un, et en s’interrogeant sur leur sens spécifique. Comme les mots, les séquences de nucléotides qu’ils isolent n’ont de sens que dans leurs contextes, que dans l’environnement des autres séquences. De plus, comme il s’agit de molécules vivantes, ce sont des formes qui évoluent très vite ; la même séquence du même chromosome n’est pas identique chez l’ovule fécondé, l’embryon, l’adolescent et le vieillard.
p.102Le cerveau, donc, comme l’ovule fécondé, s’informe extrêmement vite et ne peut pas, contrairement au dogme actuel concernant la stabilité biologique des neurones, ne pas en créer constamment de nouvelles.
p.103Ainsi, l’épigénèse exprime une séquence phylogénétique accélérée/complexifiée/sélectionnée/etc. ( gI ( (selon notre principe d’équivalence). L’épigénèse est donc la « mémoire » de la séquence algorithmique phylogénétique qui va des premières cellules sexuées jusqu’à l’homo socialis.
p.104Je répète que nous passons tous, qui que nous soyons, d’un état équivalent à la bactérie ou à l’algue bleue, en tant que spermatozoïde et ovule, à l’état équivalent, dans la complexification, de l’amibe au moment de la fécondation puis à l’état d’étre pluricellulaire, et ainsi de suite. Tout cela s’effectue en quelques heures alors qu’il a fallu plusieurs centaines de millions d’années pour que notre séquence phylogénétique s’effectue. Ce que nous appelons « mémoire » m’apparaît justement comme l’expression de la conservation/transformation des formes simples dans les formes complexes, comme l’application de notre théorème de départ.
p.105Chaque individu de chaque espèce contient donc (ou exprime) exactement la « mémoire » de son information qui s’exprime chacune par un rythme d’information spécifique, suivant le degré de complexification qu’elle a atteint.
p.106Pour rendre intelligible le fonctionnement du cerveau, il faut, au préalable, avoir bien assimilé le principe d’équivalence—tel qu’énoncé par l’axiome 3—qui permet de saisir comment les formes de mouvement complexes contiennent les éléments accélérés et sélectionnés ( gI ( des formes de mouvement simples qui les précèdent dans l’information.
p.107Le cerveau est composé d’une quantité de niveaux d’information de complexification croissante. Mais la grande particularité du cerveau c’est qu’il continue, jusqu’à la mort, de s’informer ; c’est-à-dire de créer de nouveaux niveaux d’informations à chaque fois qu’il fonctionne, c’est-à-dire constamment. En disant cela, je suis conscient de remettre en question un des dogmes actuels selon lequel les neurones ne se différenciaient pas. Je pense, au contraire, que les neurones constituent justement ce qui se différencie le plus dans l’organisme. Nous verrons aussi comment revoir la notion d’intelligence dont la conception actuelle repose sur un paradoxe. Le problème est que la création de ces niveaux ne se voit ni au scanner ni à l’électro-encéphalogramme. Ils se constatent par contre très bien dans le comportement de l’individu. Ils se voient dans ses paroles, ses écrits, ses habiletés, ses œuvres, les progrès de ses apprentissages, etc. Cette création permanente de niveaux d’information est, bien sûr, comme l’information générale, de complexification croissante et irréversible.
p.108Ainsi, apprendre à parler consiste à créer des niveaux d’information d’un certain type : sons, syllabes, mots, phrases, textes, idées, logiques, etc. Apprendre à faire de la bicyclette aussi. Ces processus sont irréversibles, sauf altération grave du cerveau. Personne ne peut, en effet, ni désapprendre à marcher, à parler, à faire de la bicyclette, etc.
p.109Qu’est-ce alors qu’un souvenir ? Un souvenir, c’est une forme de mouvement que nous réactualisons constamment au détriment d’autres qui ne le sont pas et qui ne font donc pas partie, de fait, des événements sélectionnés au cours de notre information. Ces mouvements sont précisément ceux qui ont marqué l’organisme pour une raison ou pour une autre, de telle sorte qu’ils ont été sélectionnés, retenus et constamment entretenus à un niveau ou à un autre de l’information cérébrale et organique.
p.110Choc émotionnel, accident, plaisir, etc. Au cours d’une journée de notre vie, nous, notre cerveau, sélectionnons certaines perceptions. Si la mémoire consistait à tout stocker, elle serait vite inutilisable par encombrement. La mémoire consiste à choisir, à sélectionner et à complexifier. C’est l’activité constante de cette sélection accélération/complexification/etc. que nous appelons la pensée : niveau le plus complexe de l’intelligibilité. C’est pourquoi la hiérarchie des types logiques de Russell ne permettait pas de situer logiquement la théorie de Russell, ou toute autre idée exprimée par un être humain, dans la nature.
p.111Nous avons tous remarqué que notre cerveau, que notre mémoire ou que notre pensée n’est jamais encombrée. Au contraire, plus nous apprenons de choses, plus nous développons des habiletés en un domaine ou en un autre, et plus les choses semblent s’éclaircir. En fait c’est parce que notre mémoire ou notre pensée fonctionne de mieux en mieux. Elle s’informe de plus en plus vite.ÿ
p.112Prenons un exemple saisissant. Lorsque nous commençons à apprendre le violon, nous ne savons ni comment tenir l’archet, ni comment poser nos doigts sur le manche, ni combiner les deux mouvements. Tout cela semble extrêmement complexe. Tellement que beaucoup abandonnent avant même de commencer. Puis, lorsque nous avons fait l’effort de maîtriser cette synchronisation, nous jouons une note, fausse évidemment, puis deux notes, etc. Au bout de quelques semaines de travail, nous sommes capables de jouer une pièce simple, et ainsi de suite. Notre cerveau n’a pas stocké tout le déroulement de notre apprentissage de telle sorte que nous soyons obligés de le recommencer à chaque fois que nous reprenons le violon. L’accélération du processus se perçoit justement dans le fait que l’habileté va en s’accroissant. Tout devient apparemment de plus en plus simple alors que les gestes effectués deviennent de plus en plus complexes. Car l’information du cerveau s’effectue de plus en plus vite. Voici encore une illustration du principe d’équivalence entre accélération, complexification, irréversibilité et information.
p.113Il s’est passé pendant tout ce cheminement une création accélérée de niveaux d’informations qui n’étaient nullement présents avant que nous ne commencions le processus d’apprentissage.
p.114Pour se faire une petite idée du fonctionnement de l’apprentissage, de la mémoire et de la pensée, telles que je les conçois, il faudrait imaginer le fonctionnement d’un ordinateur qui créerait lui-même de nouveaux niveaux logiques tout en accroissant à chaque fois la fréquence de son horloge interne afin d’accélérer d’autant, non pas « le traitement des informations », mais son information même, c’est-à-dire son accélération/complexification/sélection/etc. On se rend compte que ce processus n’a rien à voir avec l’idée de mémoire dont se sont dotés les chercheurs en « intelligence artificielle ».
p.115Mais l’apprentissage de mouvements du corps n’est pas la seule activité de la pensée. Il est une activité plus complexe qui consiste à apprendre à produire des concepts. Le concept être humain permet de reconnaître tout être humain malgré des perceptions différentes. Le concept permet d’unifier le divers, de faire une différence avec des différences.
p.116Un concept est donc une idée qui ne correspond à aucune perception en particulier. Il est une création. Mais cette idée n’est pas non plus stockée. Elle est constamment réactualisée, c’est-à-dire resélectionnée en fonction des perceptions et des changements. On pouvait penser, par exemple, il y a vingt-cinq siècles, que le concept de cygne était associé à la couleur blanche. Lorsqu’on a découvert des cygnes noirs, on n’a pas eu besoin d’inventer un nouveau concept. On a simplement « rafraîchi » l’ancien.
p.117Eh bien, on pourrait dire, par exemple, qu’un dogmatique c’est quelqu’un qui refuse de rafraîchir ses concepts en fonction des changements qu’il perçoit. Il prend ses concepts pour la seule réalité. Chose que nous faisons tous très couramment. Apprendre à penser consiste à apprendre à réactualiser ses concepts. Pour cela, il faut être, comme disait Einstein, dans un perpétuel état d’émerveillement (mais pas de l’émerveillement niais que dénonçait Spinoza). Il faut reconnaître que ce n’est pas toujours facile dans le monde actuel. Une nouvelle question nous vient.
p.118Que se passe-t-il dans le cerveau ou dans l’organisme pendant qu’il pense, autrement dit, s’informe ? De quel type de mouvements s’agit-il pour le cerveau ? Puisque j’ai employé aussi le terme de forme de mouvement pour désigner l’activité du cerveau. En fait, cela revient à se demander de quel type de séquences il s’agit : électromagnétiques, subatomiques, atomiques, ioniques, chimiques, biochimiques, etc. Je pense que tous ces niveaux sont concernés. L’activité de la pensée consiste à transformer un geste, une perception, une idée, en séquences successives jusqu’aux fréquences électromagnétiques contenues dans le cerveau (et même en deçà dans la simplification) puis de refaire le trajet en sens inverse (à l’intérieur d’un processus irréversible comme dans notre axiomatique) en se complexifiant à chaque fois, c’est-à-dire en mettant à contribution des séquences de plus en plus complexes ; ou, autrement dit, en créant de nouveaux niveaux d’informations.
p.119Par exemple, il n’est pas nécessaire de refaire le même geste appris pour que le geste suivant soit plus complexe que le précédent ; seule la séquence la plus complexe est retenue, sélectionnée (voici encore un exemple de notre principe d’équivalence information=sélection naturelle), c’est-à-dire celle qui possède l’information la plus complexe ou encore celle qui permettra au processus d’apprentissage de se poursuivre.
p.120C’est pourquoi le cerveau n’est pas davantage encombré que notre sous-sol pourrait l’être si nous avions accumulé tous les outils que les hommes ont inventés depuis l’essor de l’humanité. Notre mémoire individuelle fonctionne comme la mémoire de la « société », c’est-à-dire comme le processus de socialisation lui-même. Nous ne refaisons pas, à chaque génération, le cheminement de l’évolution de l’homme, depuis la pierre taillée jusqu’à la sonde spatiale. Chaque individu naissant bénéficie du dernier modèle. Mais il doit cependant refaire son apprentissage. Et si celui-ci est de plus en plusÿ complexe, il n’est pas pour autant plus difficile que devait l’être celui des enfants de Cromagnon.
p.121Il n’est ainsi pas plus difficile pour celui qui sait jouer du violon de jouer la sonate de Bartok que de jouer une seule note pour celui qui ne sait pas jouer du tout. La complexification de la pensée ne rend pas les choses plus difficiles ; elle demande simplement de l’apprentissage. Le concept chat suffit pour reconnaître tous les chats sans avoir à les mémoriser tous, un par un.
p.122Penser consiste à construire des niveaux d’informations où tous les phénomènes se classent en concepts de concepts de concepts de concepts… pour aboutir à une seule idée qui englobe toutes les autres et qui est constamment réactualisée, renouvelée, modifiée, complexifiée, en fonction des changememts opérés aux autres niveaux, si nous savons rester attentifs aux changements, d’une part, et en fonction, surtout, de la poursuite du processus informationnel. Pour cela, il faut constamment passer d’un niveau à l’autre, tel que nous l’avons formalisé dans l’axiomatique (cf. remarque 13), le processus se complexifiant et s’accélérant à chaque passage.
p.123C’est, en fait, ce que nous essayons de faire en ce moment… Les étapes de la complexification de la pensée et donc de la « mémoire » se laissent percevoir très précisément dans n’importe quelle situation d’apprentissage. Chaque séance est un niveau d’information qui s’appuie sur le précédent. Mais chaque progrès élimine les essais précédents. Même si vous restez longtemps sans faire du vélo ou sans jouer du violon, vous n’avez pas besoin de refaire votre apprentissage, vous avez simplement besoin du rafraîchissement de la dernière séquence. Tout comme d’ailleurs lorsque, après un grave accident, nous devons rester alités, nous ne réapprenons pas à marcher après notre guérison ; nous devons simplement rééduquer le ou les membres qui ont été endommagés.
p.124Y aurait-il donc quand même des traces même si celles-ci sont constamment réactualisées ou recréées ? Il ne faut pas distinguer la mémoire de la pensée. De la même façon qu’on ne peut pas séparer la culture de l’histoire. Notre pensée/mémoire fonctionne comme notre histoire/culture mais à un rythme infiniment plus accéléré. Nous disons, par exemple, que l’histoire est constituée d’événements. Ces événements expriment tous, quelle que soit l’importance qu’on leur attribue, des changements dans la société, c’est-à-dire la poursuite de son information, à un niveau ou à un autre de sa complexification. Or nous observons qu’à chaque événement important, c’est-à-dire à chaque changement notable dans la société, les événements précédents sont réinterprétés en fonction de ce nouveau changement. Si bien que certains ont pu dire sous forme de boutade, mais pourtant avec la plus grande raison, que le passé avait un grand avenir. Nous ne cessons pas, en effet, de réinterpréter l’Antiquité, le Moyen-âge, la révolution industrielle, le communisme, la Seconde guerre mondiale, le nazisme, etc.
p.125Pourtant, la plupart des gens s’imaginent, et parmi eux des historiens, que le passé est le passé et qu’il s’agit simplement de dire vraiment ce qui s’est passé, un point c’est tout. Alors qu’en fait nous n’en finirons jamais de réinterpréter ce passé et personne ne peut prévoir ce que nous penserons dans vingt ans de l’expérience industrielle, par exemple. Cela est une autre démonstration de notre théorème ainsi que de la nature illusoire du réel absolu des philosophes.
p.126Pour saisir la présente notion d’information, il faut commencer par se défaire de cette idée. Il n’y a ni passé ni futur, car le temps et l’espace ne sont que des catégories qui permettent de penser les changements. Il y a un seul sens, c’est celui de la complexification, de l’accélération, de l’information. Notre mémoire personnelle fonctionne de la même façon, c’est-à-dire que nos souvenirs se modifient sans cesse en fonction de nos nouvelles expériences.
p.127C’est pourquoi deux individus ne peuvent avoir les mêmes souvenirs, même concernant les événements qu’ils ont vécus ensemble. Freud avait déjà remarqué combien les souvenirs étaient peu précis et s’altéraient avec l’âge, même ceux que l’on croit très vivaces et très précis. Car chaque remémoration correspond à une recréation qui contient des éléments des formes précédentes. Mais ces formes s’altèrent comme se sont altérées les formes de l’Acropole.
p.128Nos souvenirs sont des ruines que nous rénovons comme les Européens rénovent leurs vieux châteaux, leurs vieilles cathédrales. Les ruines que nous ne rénovons pas finissent par se déformer complètement jusqu’à ce que nous ne soyons plus capables d’en reconstituer une forme (qui ne sera jamais l’originelle). Et de même que la société choisit les ruines qu’elle veut rénover, l’organisme choisit et sélectionne les événements qui contribuent à l’information de sa pensée et, parmi ceux-ci, un certain nombre sont rénovés, d’autres laissés à l’abandon.
p.129Ce processus de choix et de sélection n’est qu’un autre mot pour exprimer, mais d’une manière beaucoup plus complexe, le même processus de choix et de sélection qui s’est opéré pendant l’information organique ou l’évolution des espèces. Certaines formes ont été retenues, d’autres non et laissées à l’abandon de l’évolution. Les formes retenues sont celles qui permettaient la poursuite de l’accélération informationnelle, de la complexification. Ces formes successives qui ont été retenues au cours de l’information organique se retrouvent intégralement, mais sous forme infiniment accélérée, et d’une certaine façon, réinterprétées, dans la gamétogénèse et l’épigénèse de l’être humain.
p.130Cela signifie que les différentes formes de l’embryon ne correspondent pas exactement aux formes par lesquelles notre lignée est passée au cours de l’évolution, mais expriment, à chaque génération, une réinterprétation ou une resélection de ces formes. De la même façon que les séquences kinésiques du violoniste après dix années d’apprentissage ne sont pas les mêmes que les séquences par lesquelles il est passé au cours de chaque séance de son apprentissage. Chaque séance étant équivalente ici à génération.
p.131L’épigénèse est donc la « mémoire » ou la « pensée » de la séquence de l’information organique qui a conduit à l’homme. Et ce que nous appelons plus étroitement la « mémoire » ou la pensée est la continuation de l’information sous une forme plus complexe encore que la forme épigénétique. Le champ anthropo/sociologique, comme je l’ai appelé.
p.132Nous constatons en fait, à travers la logique que je propose, que perception, sensibilité et conception sont des termes que l’on emploie, sans en avoir vraiment conscience, pour désigner des différences de niveau d’information. Mais c’est parce que nous n’avons pas su relier ces différences à l’aide d’une seule logique que nous avons séparé radicalement la pensée des autres niveaux d’information de l’organisme. On a ainsi souvent réservé le terme de perception à l’information visuelle et auditive, et celui de sensibilité aux informations moins complexes comme la chaleur, les différences de forces exercées sur la peau, l’odorat, le goût, et toutes les informations internes comme la digestion, le métabolisme, etc. La notion d’information et de niveau qui lui est rattachée ne préjuge en rien de l’importance relative de chacun d’entre eux.
p.133Par ailleurs, il faut se garder de considérer les différents niveaux d’information comme des niveaux hiérarchiques. Le fait que la pensée, la conception ou encore la cognition, soit le niveau d’information le plus complexe de l’organisme ne doit pas faire oublier que son information dépend de tous les niveaux qui le précèdent dans la complexification et qu’en retour, son information contribue à l’information relative de l’ensemble.
p.134Nous pouvons dire, en revanche, que la vieille idée selon laquelle, d’une part, nos sens nous trompaient et que, d’autre part, notre raison détenait la vérité n’a plus aucun sens, si je puis dire, dans cette perspective. La pensée est toujours présente quel que soit le niveau d’information de l’organisme qu’elle interprète, c’est donc elle qu’il faut modifier et qui nous trompe, puisque aussi bien le fait de dire que nos sens nous trompent est encore une pensée. De tous les organes d’information de l’organisme, seule la pensée pense, si je puis dire, c’est-à-dire construit et crée des concepts à partir des différentes séquences différentielles que lui fournissent les autres organes.
p.135Ces concepts sont les séquences différentielles les plus complexes que l’organisme puisse produire puisqu’elles intègrent toutes les autres. La pensée est donc le niveau le plus complexe et le plus accéléré de l’information de la nature. Elle n’est donc pas une propriété de l’individu homo sapiens en tant que membre d’une espèce animale, biologique, etc. Elle est l’expression par laquelle l’information du champ anthropo/social s’effectue. L’individu ne pense que socialement bien que seul l’individu pense. La société, la nature, ne pensent que par l’homo socialis. La pensée est simplement le processus naturel le plus complexe. Mais il ne faut pas confondre pensée avec idée ou réflexion. Car tous les événements sont des idées, disons, réalisées, pour reprendre l’expression que Spinoza prend dans l’Ethique.
p.136La mémoire/apprentissage telle qu’elle est exposée ici n’a donc rien à voir avec l’idée mécanique newtonienne mais aussi avec celle, encore largement en cours aujourd’hui, selon laquelle le cerveau humain ne serait utilisé qu’au dixième de sa capacité. Cela rappelle la conception de Locke qui disait que l’esprit est un seau vide que l’on remplit progressivement. Or je pense que l’apprentissage/mémoire n’a pas de capacité (ou de volume) a priori. Celui-ci s’informe au fur et à mesure de l’apprentissage lui-même, c’est-à-dire qu’il crée du nouveau, de l’information, qui ne lui préexisterait pas.
p.137Il n’est donc pas équivalent à un récipient plus ou moins bien rempli ou à un ordinateur plus ou moins bien utilisé. Notre cerveau, notre mémoire/langage/apprentissage, se développe, se complexifie, et s’accélère au fur et à mesure que nous nous en servons socialement, puisque nous avons vu que son développement n’est pas une propriété qui lui est inhérente mais qui est relative aux niveaux d’information anthropo/sociologiques.
p.138Je voudrais citer un dernier exemple pour illustrer comment je propose de saisir l’équivalence accélération/complexification/sélection/etc. au niveau de l’apprentissage social. Chaque enfant, au cours de son cursus scolaire, refait, en accéléré/etc. ( gI (, une sélection de séquences de l’information mathématique. Ainsi, nous avons tous successivement appris les nombres de Pythagore, les figures géométriques et les axiomes d’Euclide, les nombres irrationnels, le calcul infinitésimal, les nombres complexes, les géométries non euclidiennes, le calcul matriciel et tensoriel, peut-être la théorie des types de Russell et Whitehead, le théorème de Gödel, la théorie des nombres, etc. Là encore, notre théorème se vérifie ; ce niveau d’information « contient » des séquences accélérés/sélectionnés, etc. ( gI ( des niveaux dont il est issu…

2.2 Deuxième séance : Les niveaux de l’information sociale

p.139L’unité de l’information anthropo/sociale se conçoit, à travers la poursuite de celle-ci, par des rythmes différents qui correspondent à autant de créations de modalités de socialisation. Cependant, cette différenciation de l’humanité en zones géographico-culturelles ne doit pas faire perdre de vue qu’elle s’est produite sur la base d’une unification socio/organique préalable des individus et, comme nous allons le voir, d’un brevet général de socialisation commun à toute l’humanité.
p.140Ce point capital qui empêche précisément de faire toute analogie entre organisation et socialisation. Au cours de cette différenciation, les sociétés ont expérimenté séparément des mœurs, des coutumes, des mythes, des activités, des formes politiques. Aujourd’hui, nous pouvons dire que les sociétés entrent dans une nouvelle période. Une période où les zones de différenciation géographico-culturelles sont en train de se fondre dans un nouvel ensemble humain.
p.141L’humanité est en train de construire son unité anthropo/sociologique après avoir construit, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, son unité socio/organique. Je veux dire par là, rapidement, qu’il y a environ 50 000 ou 100 000 ans les homo sapiens devinrent tous des homo socialis.
p.142- Pourriez-vous préciser ce point parce que je ne vois pas clairement ce que vous voulez dire ? demanda une étudiante.
p.143– Je le ferai très volontiers mais un peu plus tard car, pour le dire clairement, j’ai justement besoin de préciser avant d’autres points. Nous y reviendrons ; je vous demanderai donc un peu de patience.
p.144Nous vivons une période extrêmement féconde en événements, en convulsions. Chaque individu de chaque société est plus ou moins conscient de ce phénomène. La plupart des sociétés, c’est-à-dire des états d’aujourd’hui, savent bien qu’aucun d’entre eux ne peut plus espérer imposer sa forme de société à l’ensemble des autres. Mais la concurrence est rude sur les principes. Et les mesquineries nationales, voire religieuses, ethniques ou autres, se portent bien.
p.145Chacun y va de sa fierté nationale, surtout ceux qui en ont les moyens, et de sa contribution exclusive au bonheur de l’humanité. La déclaration des droits fut le résultat d’un long processus de transformation des sociétés médiévales depuis les chartes bourgeoises jusqu’au Siècle des lumières. L’idée de liberté des individus et du droit qui lui est associée est certainement aussi vieille dans l’humanité que celle de système héliocentrique, proposé au Ve siècle avant J.-C. par Aristaque de Samos. C’est son application qui est récente, et loin d’être encore généralisée.
p.146Mais cette parenthèse mise à part, si l’idée de droits de l’individu semble devenir universelle, personne ne peut prédire la forme que prendra l’universalisation de son application. La seule chose dont nous pouvons être certains c’est que la forme totalitaire, dictatoriale, et toutes les formes de limitation des libertés (déplacements, mariage, instructions, travail, nourriture, santé, expression, etc.) sont incompatibles avec elle. Et il est non moins certain qu’aucune des formes étatiques actuelles ne sera conservée comme telle. Cela, conformément d’ailleurs à notre logique.
p.147Il est donc vain de réclamer quelque hégémonie, quelque mérite étatique, national, ethnique, tribal ou autre, que ce soit. L’humanité ne peut s’unifier que sur des formes et des valeurs nouvelles qui seront nécessairement reconnues par tous et n’appartenant à personne. Ce sera à chacun d’y apporter sa contribution. Cela signifie aussi, selon la logique que je propose, qu’une nouvelle intégration engendrera une nouvelle différenciation. De même que la nouvelle unification socio/organique apparue il y 50 000 ans a engendré une nouvelle différenciation, cette fois anthropo/sociologique, qui s’est exprimée par toutes les formes sociales que les êtres humains ont expérimentées depuis. Mais, encore une fois, nous verrons plus clair sur ce processus que j’essaie de vous montrer un peu plus loin.
p.148Passons donc à l’examen de nos niveaux d’information sociale.
p.149Reportons-nous au tableau suivant qui constitue le premier schéma logique à partir duquel nous allons travailler. Ce schéma se présente comme un tableau composé de sept niveaux superposés qui représentent les sept formes d’interactions fondamentales que j’ai distinguées dans le processus de socialisation.
Table 2.1 - Niveaux d’information sociale et niveaux d’information socio/organique
p.150 NIVEAUX D’INFORMATION SOCIALE
p.151(dispositions sociales spatio/temporelles de communication interindividuelles)
p.152NIVEAU D’INFORMATION SOCIO/ORGANIQUE
p.153EXPRESSIONS CORRESPONDANTES DE L’INFORMATION SOCIALE
p.154(Interactions sociales/organes d’information socio/organique)
p.1557. Information écologique
p.156+
p.157Information conceptuelle
p.158Expressions cognitives par la pensée (mythes, religions, dogmes, idées, théories, paradigmes, etc.)
p.1596. Information imaginaire
p.160+
p.161optique
p.162Expressions imaginatives par la vision (parures, totems, idoles, arts picturaux, temples, architectures, écritures, lois, urbanisme, monnaie, etc.)
p.1635. Information spectaculaire
p.164+
p.165Information acoustique
p.166Expressions démonstratives par audiovision (rites, paroles, droit, théâtre, education, arts musicaux, spectacles divers, télévision, etc.)
p.1674. Information agonale
p.168+
p.169Information mécanique
p.170Expressions compétitives par l’habileté mécanique (guerres, rivalités, industries, marchés, sports, etc.)
p.1713. Information conviviale
p.172+
p.173Information thermique
p.174Expressions coopératives par la chaleur (échanges de gestes réciproques, cadeaux, trocs, commerce, salutations, invitations, conversations anodines, etc.)
p.1752. Information élective
p.176+
p.177Information olfactive
p.178Expressions électives par l’ensemble des organes d’information précédents plus l’odorat (relations privilégiées, amitiés, confidences, flirts, etc.)
p.1791. Information somatique
p.180+
p.181Information gustative
p.182+
p.183sexualité
p.184Expressions prédatives par apprentissage de l’ensemble de l’organisme des différents seuils de viabilité et création d’artefacts destinés à en repousser les limites (prédations, expériences physiques diverses, sexualité, reproduction de l’espèce
p.185Ce tableau est une première tentative visuelle de présenter la complexification ( gI ( ou le processus informationnel qui fait le lien entre les niveaux socio/organiques des individus, les formes d’interactions entre les individus, les changements de ces formes, et l’évolution des formes sociales. Nous en proposerons d’autres.
p.186Il s’agit, malgré son apparente simplicité, d’un schéma extrêmement complexe à saisir dans tous ses tenants et ses aboutissants logiques. La première chose qu’il nous faut dire est que, puisqu’il y a analogie organique des êtres humains et comme les formes des interactions humaines dépendent de la forme générale de l’organisme humain, toutes les sociétés reposeront sur le même modèle de base fondamental, sur le même brevet naturel. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas d’unité du genre humain et les sociétés ne pourraient pas même se reconnaître comme étant des sociétés humaines.
p.187Il est vrai que les rencontres de sociétés extrêmement différentes à la Renaissance, au moment des grandes découvertes, ont pu un instant semer le doute dans les esprits puisque, pour les conquérants espagnols, pour ne citer qu’eux, les Indiens n’étaient que des animaux, alors que pour les Indiens, les Espagnols étaient des dieux. Mais très vite, et surtout du côté indien, on s’aperçut de son erreur. Les fameux dieux se révélèrent n’être que des brigands peu scrupuleux. Et les fameuses bêtes se révélèrent très bonnes pour être christianisées et pour travailler de force dans les mines.
p.188Ce modèle de base, tel que je le vois, est représenté dans le tableau précédent que nous allons commenter. Toutes les sociétés humaines sont constituées d’individus : c’est le niveau un de l’information sociale. Nous avons déjà parlé précédemment de ses caractéristiques informationnelles fondamentales. L’information somatique correspond donc aux différentes formes d’interaction que chaque individu de chaque société noue avec son «  environnement  ». C’est au cours de ces interactions que nous apprenons à connaître la nature et à tester nos seuils de viabilité respectifs (respiration, course, saut, nage, port de fardeaux, nourriture, explorations diverses, manducation, sexualité, etc.). Les formes de ses interactions se complexifient bien sûr avec la complexification des sociétés et des techniques corrrespondantes.
p.189Ces techniques permettent de poursuivre l’exploration et la transformation de la nature par les individus en repoussant les seuils de viabilité organique. Escalader les plus hauts sommets n’est possible qu’à l’aide de bouteilles d’oxygène ; de même, l’exploration des fonds marins, de l’espace, etc., nécessite des artefacts spéciaux.
p.190Les techniques d’exploration ne peuvent pas déplacer les seuils de viabilité organique, mais ce ne sont pas seulement, selon la conception encore trop mécanique des problèmes sociaux de McLuhan (sur lequel nous reviendrons), de simples prolongements du corps. Chacune, comme nous l’avons vu, modifie l’information somatique des individus de manière irréversible ; ce sont des accélérateurs de l’information somatique. Nous envisagerons plus loin la sexualité, ou plutôt le processus de sexualisation sociologique, car c’est un problème qui mérite une attention particulière.
p.191Voyons maintenant l’information élective.
p.192Le niveau électif exprime des formes d’interactions sociales du type : relations privilégiées, amitiés, flirts, confidences, etc. Les interactions électives existent et sont distinguées des autres dans toutes les sociétés. Dans toutes les sociétés, des êtres humains nouent ces types de relations avec des individus de leur choix. Le choix, ou l’élection, est bien entendu relatif au niveau anthropo/sociologique, ou au type de société, dans lequel nous nous situons. Dans les sociétés modernes, l’étendue de l’élection va de la ville à l’ensemble des états, tout au moins potentiellement. Dans les sociétés plus simples, l’élection était strictement réservée aux membres du clan.
p.193Passons à l’information conviviale.
p.194J’ai appelé ce niveau convivial, car il exprime une forme d’interaction sociale différente des deux précédentes. Il exprime en effet une relation entre plusieurs groupes électifs. Par exemple, au cours d’une cérémonie de mariage, d’un repas d’anniversaire, d’un échange de biens ou de services, de conversations anodines, de jeux de sociétés, de fêtes, de transactions diverses, de repas entre amis, etc., cette forme d’interaction entre les individus s’exprime toujours sur la base de mouvements réciproques : «  Je te tends la main, tu me tends la main ; je te donne quelque chose, tu me donnes quelque chose ; je te lance des paroles anodines, tu me lances des paroles anodines ; je te rends un service, tu me rends un service.  » Ce type de comportement existe aussi dans toutes les sociétés. C’est ce que nous nommons coopération.
p.195Nous venons de décrire très rapidement, trois modalités d’interaction. Notons tout d’abord que ces trois niveaux se déploient selon notre logique habituelle. Le niveau deux exprime une complexification du niveau un et le niveau trois une complexification du niveau deux tandis qu’en retour le niveau trois informe le niveau deux qui informe le niveau un.
p.196A titre d’anecdote, on pourrait dire que les Anglais semblent avoir saisi l’importance qu’il y a à bien distinguer le niveau d’information convivial sur le plan comportemental. Dans les «  clubs  » où doit régner exclusivement la convivialité, il est convenu d’éviter de parler de tout ce qui pourrait engendrer la discorde : de religion et de politique. De même lors des discussions entre amis et en famille. Il ne faut pas perdre de vue que ces niveaux se complexifient avec la complexification des sociétés. J’aborderai également cet aspect du problème un peu plus loin.
p.197Par ailleurs, pour que des individus soient en mesure de fonder un nouveau niveau électif, c’est-à-dire de se choisir un ou une ami plus intime, il faut qu’ils entrent au préalable dans un niveau convivial ; les niveaux conviviaux informent les niveaux électifs. Nous choisissons toujours nos partenaires sexuels et nos amis dans des réunions ou des activités conviviales telles que décrites ici. Les niveaux conviviaux permettent donc l’information des niveaux électifs.
p.198Voyons maintenant l’information agonale.
p.199Dans toutes les sociétés règnent des conflits entre les individus et les groupes. Mais le conflit, l’ agòn, en grec, ou la rivalité, est loin d’être le seul mode de comportement entre les êtres humains, n’en déplaise à certains théoriciens— je pense surtout ici à René Girard et à von Neumann.
p.200Les comportements conflictuels dans les sociétés s’effectuent dans des situations interactionnelles ou informationnelles très spécifiques. Ce sont les jeux collectifs, les différentes formes de compétition, sportives, industrielles, etc., et les guerres. Il existe bien sûr d’autres formes de conflits mais ce qu’il faut noter c’est que toute forme de conflit exprime un changement manifeste de comportement par rapport aux autres formes d’interaction humaine.
p.201Les conflits dans la société expriment un niveau spécifique de l’information sociale qui se présente, selon le point de vue adopté ici, comme une complexification ( gI ( de la convivialité. L’archétype du niveau agonal est le jeu collectif entre deux équipes adverses. Cependant, l’ agòn humain a une logique propre, un clinamen, comme dirait Lucrèce, qui est la guerre ou le meurtre. La guerre ou le meurtre est le seuil social informationnel de l’agòn. Pour aller au-delà, c’est-à-dire pour le résoudre, il faut créer un autre niveau d’information sociale : le niveau spectaculaire qui est donc une transformation de l’ agòn.
p.202Voyons maintenant le niveau qui exprime cette transformation : l’information spectaculaire. Dans le cas de notre archétype précédent, un jeu collectif, le niveau spectaculaire s’exprime par la présence et l’intervention de l’arbitre. C’est le niveau cinq. Essayons maintenant de réexaminer ces deux niveaux en essayant de nous dégager de la manière dont nous les concevons habituellement pour les interpréter à l’aide de notre logique.
p.203Nous allons essayer de montrer quels sont les changements que ces niveaux d’information sociale introduisent au niveau des individus et des groupes, tant au niveau de la quantité des individus en interaction que des formes d’interaction qu’ils engendrent et que des changements précis de comportement opérés par ceux qui y participent. Le niveau somatique est le niveau d’information sociale le plus simple en ce qu’il ne met en interaction qu’un individu avec un objet technique quelconque (pour le somatique sexuel, qui exige, encore une fois, un traitement particulier, l’interaction a lieu entre deux individus la plupart du temps mais, justement, pas toujours).
p.204Le niveau convivial constitue une interaction nouvelle issue de la rencontre de deux ou plusieurs groupes électifs. Interaction nouvelle car deux groupes électifs ne forment pas (toujours selon notre logique) un groupe électif. Mais un groupe convivial. C’est-à-dire que leur mode d’interaction sera de type coopératif.
p.205Ensuite, deux ou plusieurs groupes conviviaux ne forment pas un groupe convivial. De fait, ces personnes, pour entrer en interaction, ne le feront ni sur un mode convivial, ni, et encore moins, si l’on excepte les orgies romaines, sur le mode électif. Eh bien, ce nouveau mode d’interaction entre des groupes conviviaux, au-delà d’une certain seuil, est justement la rivalité ou l’ agón.
p.206La rivalité se présente donc comme une complexification de la convivialité, de la même façon que la convivialité est une complexification de l’électivité et que l’électivité est une complexification de la somativité. Entre parenthèses, vous remarquerez que j’appelle somativité, ou plutôt somatisation, l’information fondamentale d’un individu (de l’organisme) socialisé. En ce sens, je rejoins ici Freud pour lequel jouir et faire l’amour, jouer du violon et faire des mathématiques sont des activités analogues en ce qu’elles expriment des séquences transformationnelles de ce que nous appelons le plaisir, c’est-à-dire de la libre poursuite de l’information de l’individu.
p.207Pour empêcher que cette rivalité ne tourne à la guerre ouverte et au meurtre, c’est-à-dire, en fait, pour que l’information sociale se poursuive, celle-ci a subi une transformation que nous appelons ritualisation. C’est cette ritualisation sociale qui s’exprime par une nouvelle forme d’interaction : la forme spectaculaire, ou autoritaire, si l’on veut ; mais le terme autoritaire ne doit cependant pas être connoté péjorativement, il désigne seulement ici un opérateur logique. Cette information sociale transforme la rivalité en faisant intervenir une personne qui n’appartient à aucune des parties belligérantes. C’est l’arbitre. L’archétype de l’arbitre, c’est le chef. Le chef, c’est celui qui est là pour résoudre les conflits entre les groupes et les individus en information agonale dans la communauté. C’est son rôle informationnel. Et, en même temps qu’il maintient la cohérence des groupes, il permet à l’ensemble de ces groupes de former une communauté plus grande et, surtout, plus complexe.
p.208Que se passe-t-il maintenant sur le plan strictement des comportements individuels ? Imaginons, par exemple, un match de football. Un des joueurs d’une équipe commet une faute et l’arbitre intervient en sifflant. Tout le monde s’arrête. Si un des joueurs d’une équipe s’était enquis de siffler ou d’intervenir, il n’y aurait eu aucun résultat. Les gestes et la parole de l’arbitre ont donc une autre valeur que les gestes et la parole de chacun des joueurs. Cette différence de valeur ne réside ni dans les qualités organiques spécifiques de l’arbitre, ni dans la force qu’il met pour accomplir ses gestes.
p.209Cette différence de valeur réside dans le fait que les joueurs des deux équipes sont d’accord pour qu’il intervienne en cas de faute des uns ou des autres, de manière impartiale. Et, lorsqu’il intervient, il provoque de soudains changements de comportements. Les joueurs cessent de jouer. C’est-à-dire qu’ils cessent d’entrer en interaction agonale ; ils entrent en interaction spectaculaire avec l’arbitre. L’arbitre parle et tout le monde écoute et regarde.
p.210Sur le plan de l’information organique des individus, le changement est considérable. Tandis qu’ils utilisaient leur information mécanique surtout (force, habileté, puissance musculaire, etc.) au niveau agonal, ils n’utilisent plus que leur vue et leur ouïe au niveau spectaculaire. Le niveau spectaculaire place donc les êtres humains dans une situation spatio/temporelle spécifique où une masse d’individus a les yeux et les oreilles tournés vers une ou plusieurs personnes, tandis que le niveau agonal place les individus en groupes de rivalité à l’intérieur desquels ceux-ci doivent faire preuve de travail et d’habileté pour gagner la partie. Dans ce cas, l’information mécanique des individus est donc utilisée. Tandis qu’au sein des groupes en rivalité doit régner au contraire un autre type d’interaction qui est, elle, conviviale. Les joueurs d’une équipe ne doivent pas entrer en rivalité entre eux mais, au contraire, faire preuve de coopération. Les interactions qui se développeront entre eux seront conviviales, du type : « Je te passe le ballon, tu me passes le ballon  », etc. La convivialité, c’est la concorde, la coopération ou la fraternité.
p.211Par ailleurs, il se noue également des affinités électives au sein des groupes conviviaux. Les changements de comportement entre une interaction conviviale et une interaction élective se manifestent par un rapprochement plus grand entre deux individus. Et ce rapprochement va s’exprimer par la mise à contribution des niveaux d’information socio/organique correspondants (odorat, goût, sexe). Le changement vers un comportement électif s’exprime par le rapprochement des corps : on passe le bras sur l’épaule, on se touche subrepticement, on se raconte des blagues, on entre en intimité, etc. Le passage à un niveau somatique s’exprimera d’abord par la contribution du goût (le baiser), préambule à l’effervescence de l’organisme entier.
p.212Au niveau d’information imaginaire, la vue est déterminante au détriment de tous les autres niveaux d’information socio/organique qui la précèdent dans la complexification. Par exemple, les parures des prêtres, des juges, les totems et les idoles, les temples, les Ecritures sacrées, les lois écrites, la monnaie, etc. La seule vue de ces objets modifie le comportement non pas d’un individu mais de l’ensemble des individus de la société. La valeur de la monnaie est respectée par tous, tout comme la loi et le Code de la route, etc. (La notion de respect ne peut signifier ici, encore une fois, aucun absolu, mais une information comportementale qui est soumise elle-même au changement, sinon les lois ne changeraient jamais.) L’information imaginaire, c’est aussi ce que nous appelons le sacré. Le sacré n’a pas disparu de nos sociétés contrairement à ce qu’on entend quelquefois, il continue simplement de se transformer. Le sacré n’a rien non plus de mystérieux. Nous voyons très bien au contraire (nous y reviendrons aussi) pourquoi on ne touche pas au sacré. J’ai apporté ici de quoi faire une expérience qui va tout se suite vous prouver que le sacré n’a pas disparu mais qu’il s’est simplement transformé. Etant entendu que l’on entend désormais par sacré les transformations de comportements généraux engendrés par la seule vue d’un objet qui exprime une règle générale.
p.213 N’Guo sortit de son sac un drapeau canadien.
p.214– Comme vous êtes presque tous Français ici, je vais commencer par le drapeau canadien.
p.215 N’Guo prit le drapeau, le jeta à terre et le piétina, devant les étudiants, qui se mirent à plaisanter. Il exhiba alors un superbe drapeau français, sortit un briquet allumé, et se prépara à l’enflammer.
p.216– Ça va, j’ai compris ! s’exclama le même étudiant qui ne voulait pas aller plus loin.
p.217– En êtes-vous sûr, dit N’Guo ?
p.218 Il prit cette fois un billet de 200 F et s’apprêtait à le brûler aussi.
p.219– Oui ! Oui ! le niveau imaginaire ou le sacré, selon vous, c’est aussi la violente émotion que l’on ressent lorsque la règle commune est brisée.
p.220– Exactement ! et vous venez de ressentir la présence de cette loi, c’est-à-dire de la communauté car loi et communauté sont une seule et même chose. En effet, l’expression loi commune est nécessairement un pléonasme. Mais je dirais aussi qu’à l’inverse nous ressentons un plaisir à appliquer la loi, à la contempler, et à l’entendre quand elle descend au niveau spectaculaire ; par exemple, les picotements que vous ressentez à l’écoute de votre hymne national tandis que l’hymne du pays voisin ne vous fait ni chaud ni froid.
p.221Le niveau imaginaire c’est donc, d’une manière générale, la règle du jeu, et, au fur et à mesure que les sociétés se complexifient, il y a des règles de règles de règles, etc. Pour reprendre l’exemple du football de tout à l’heure, je dirai que l’arbitre intervient au nom de la règle du jeu qui ne lui appartient pas en propre et qu’il ne peut pas changer selon son gré. Elle est commune à tous les arbitres. Puis, comme il y a de nombreux sports, il y a une règle de toutes les règles représentée par l’arbitre de tous les arbitres, et comme il y a de nombreux niveaux agonaux, il y a encore l’arbitre de tous les arbitres, qui est le président ou le Premier ministre. Celui-ci intervient au nom de la Loi générale, la Constitution, qui est donc un texte écrit qui n’appartient à aucun individu en particulier et qui règle l’ensemble de tous les comportements, mais à ce niveau de l’information sociale le plus élevé.
p.222La Constitution est la loi de toutes les lois. C’est la forme la plus complexe du niveau imaginaire dans un état. Mais il y a des lois internationales bien qu’il n’y ait pas encore de Constitution internationale. Pourtant, on voit se dessiner les contours d’une telle constitution : les Droits de l’homme.
p.223Les Droits de l’homme sont une ébauche de constitution démocratique «  internationale  » avec, en plus, les organismes internationaux, comme la Cour de justice internationale de La Haye, le FMI, l’OCDE, l’ONU, le GATT, etc. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous parlerons des niveaux d’information sociologique.
p.224Enfin, examinons le dernier niveau d’information sociale : le niveau écologique.
p.225Sur le plan socio/organique, c’est le niveau le plus abstrait car il repose sur l’exercice de la pensée seule. C’est là que l’on donne l’explication générale de tous les phénomènes. Il se présente, selon le degré de complexification des sociétés, et selon le niveau sociologique, sous forme de mythes cosmogoniques, de religions, ou de paradigmes scientifiques.
p.226Je dirais, pour respecter notre logique, que l’activité scientifique est une complexification ( gI ( des vieilles religions. Le fait que la plupart des gens pensent que la science ne doit pas s’occuper des interrogations fondamentales auxquelles les religions prétendent répondre est une absurdité logique. La science exprime actuellement la forme la plus complexe du niveau écologique de l’information sociale, car c’est la seule activité de la pensée qui soit universelle et qui, par ce fait même, transforme toutes les religions. Les religions sont désormais des pensées figées en dogmes qui divisent l’humanité en croyants à tel ou tel dogme. La science permet d’unifier l’humanité en chercheurs à la pensée libérée et créatrice.
p.227Si tous les hommes ont été des chasseurs-cueilleurs, ils seront tous aussi, d’une certaine façon, des chercheurs, c’est-à-dire des créateurs d’idées. La science, ou plutôt l’activité scientifique, est la forme la plus complexe de la prédation humaine. Mais la science ne lutte pas contre les religions. Elle permet, au contraire, de les considérer comme des niveaux plus simples de l’information sociale écologique.
p.228La description de ces niveaux d’information sociale est volontairement très rapide car, pour être approfondie, elle exige un examen préalable plus complet de notre logique appliquée au champ anthropo/social. Il ne faut pas oublier, en effet, que nous avons affaire ici au phénomène naturel le plus complexe et qui, conformément encore à notre principe d’équivalence, est aussi celui dont l’accélération du changement est le plus élevé.

2.3 Troisième séance : Les niveaux d’information sociologique

p.229Je voudrais, avant d’aller plus loin, revenir un peu sur le problème de la famille que je vais aborder d’une nouvelle manière car il est insoluble selon le paradigme structuraliste avec sa quête des invariants (avatar encore du vieux paradigme newtonien dont ne se sont pas encore dégagées les sciences sociales). Je ne peux pas m’étendre ici sur ce problème mais je dirais rapidement que la famille, telle que l’ont conçue jusqu’à présent les sociologues et les anthropologues, n’existe pas davantage que l’atome pour la physique relativiste.
p.230Toutes les sociétés sont composées de familles, c’est-à-dire, selon la théorie présente, de l’unité sociologique la plus simple que l’on retrouve dans les sociétés complexes ; une unité de reproduction de l’espèce où, au moins, les femmes ont la possibilité de faire des enfants en bénéficiant d’une protection sociale suffisante pendant le temps de l’allaitement et de la première éducation des enfants.
p.231La plupart du temps, dans toutes les sociétés, cette forme de protection s’appelle le mariage d’un homme et d’une femme, c’est-à-dire aussi, dans les sociétés simples, l’alliance entre deux familles. Au cours de l’évolution des sociétés, la «  famille », c’est-à-dire le lieu de transition entre la reproduction de l’espèce et la reproduction de la société, n’a cessé de se transformer. Aujourd’hui, cette transformation s’accélère, et celle-ci est, bien entendu, irréversible.
p.232Emmanuel Todd, dans La troisième planète 4, et aussi dans L’enfance du monde 5, a distingué huit grands types familiaux à travers le monde qui sont autant de formes différentes de ce premier niveau d’information sociologique. Il fut le premier, à ma connaissance, à avoir fait le rapprochement entre «  structures familiales » et «  structures sociales ». Cette superbe idée ne fut malheureusement pas appréciée à sa juste valeur par les sociologues. Il lui manquait cependant une explication logique plus vaste qui permettait de construire les liens logiques complexes entre forme de la famille et forme de la société. C’est précisément ce que nous allons tenter de faire.
p.233L’idée remarquable, et controversée, d’E. Todd a été de proposer que si certains pays étaient communistes, c’était à cause de leur structure familiale «  communautaire exogame » qui reposait sur les deux valeurs fondamentales communes au «  communisme » : autorité et égalité. Autorité du père et égalité des frères définies par les règles successorales. Son erreur aura été de dire que cette «  structure » était déterminante, de longue durée, stable, etc., ne permettant pas de comprendre comment ces sociétés peuvent se transformer et surtout en enfermant les individus dans un déterminisme structural ou mécanique. Les événements récents lui ont donné tort. Heureusement ! E. Todd a été victime d’une erreur classique de logique : une confusion entre les niveaux, le niveau familial et le niveau étatique. Je reviendrai sur cette confusion.
p.234Au cours de l’information anthropo/sociale, les êtres humains ont expérimenté un nombre indéterminé de ce que les anthropologues appellent «  structures familiales » et qui constituent, dans la théorie présente, le premier niveau de l’information sociologique, c’est-à-dire la forme la plus simple qui contient les sept niveaux d’information sociale que nous avons très rapidement décrits précédemment.
p.235Au sein de toute «  famille », quelle que soit sa structure, nous allons retrouver nos sept niveaux d’information sociale. Un niveau somatique : les individus qui choisissent leurs activités ; un niveau électif : des individus qui se choisissent pour entretenir des liens privilégiés ; un niveau convivial : les individus développent des activités coopératives ; un niveau agonal : les individus entrent en conflit d’une manière ou d’une autre ; un niveau spectaculaire : quelqu’un exerce, père ou mère ou les deux, de temps à autre, une autorité reconnue ; un niveau imaginaire : il y a des objets qui expriment le sacré et qui donnent les règles de comportements généraux des membres de la famille (par exemple, pour reprendre l’expérience de tout à l’heure, si j’avais brûlé devant vous une photo de votre famille, ou brisé un objet que vous considérez comme sacré ou précieux pour avoir appartenu à l’un de vos ancêtres, vous auriez ressenti la présence du niveau imaginaire familial. Auparavant nous avions mis en évidence le niveau imaginaire étatique) ; et enfin un niveau écologique : il existe des mythes familiaux, c’est-à-dire des principes explicatifs et une vision globale du monde, pour justifier les règles du niveau précédent.
p.236Les formes de la famille, c’est-à-dire la manière dont les niveaux précédents vont se présenter, dépendront principalement du niveau d’information sociologique dans laquelle elle se trouve. Si, à l’aube de l’humanité, il ne devait exister, comme chez les grands primates, que des familles comme niveau d’information sociologique et, par le fait même anthropo/sociologique, sa forme nous est inconnue. Nous pouvons cependant en avoir une idée rudimentaire par les découvertes paléontologiques.
p.237Nous savons, par contre, que les plus petites sociétés que nous connaissons sont constituées de villages, eux-mêmes constitués de clans, eux-mêmes constitués de «  familles ». Par exemple chez les Bororo d’Amazonie : les Cera et les Tugaré6.
p.238Il faut bien saisir, encore une fois, que lorsque l’humanité va créer, au cours de son information sociologique, le premier regroupement de «  familles » pour créer un nouvel ensemble, ce nouveau niveau d’information sociologique ne sera pas lui-même une famille mais, justement, un clan.
p.239Un clan est donc un ensemble de familles. Mais ce clan, en tant que nouvelle unité sociologique, devra comporter aussi les sept niveaux d’information sociale dont nous avons parlé précédemmment. Et les modalités de ces niveaux devront donc être créées car elles ne pourront pas ressembler à celles prévalant au sein de la «  famille ». Au surplus, les «  familles » qui composent un clan se seront nécessairement transformées par rapport aux «  familles » qui existaient avant le regroupement. Ce processus de transformation «  familiale » va se poursuivre à chaque fois, schématiquement, que l’information sociologique va se poursuivre.
p.240Au stade suivant, un regroupement de clans va constituer un village ; un regroupement de villages va constituer une nation ; un regroupement de nations, un état. On pourrait, bien sûr, trouver d’autres niveaux d’information sociologique (tribus, villes, régions, etc.), mais là n’est pas l’important, c’est le processus logique qu’il faut bien saisir. Et à chaque fois qu’un nouveau niveau se constitue, les niveaux précédents qui le contiennent poursuivent leur information d’une autre manière (autrement dit, en se complexifiant). Les niveaux dont nous parlons sont des opérateurs logique d’intelligibilité.
p.241Ainsi, la «  famille » dans nos sociétés modernes n’a plus rien à voir avec ce qu’on avait appelé à tort la «  famille traditionnelle », qui n’a jamais existé d’ailleurs, et sa transformation se poursuit. Il est important de noter pour l’intelligibilité de ce processus que la famille, en tant que forme la plus simple du niveau d’information sociologique, s’est progressivement dégagée, dans les sociétés modernes, de son rôle obligatoire et contraint de lien entre l’individu et l’espèce. Si la famille était, avant tout, la liaison d’un homme et d’une femme en vue de faire un autre homme et une autre femme, la société moderne tend à dégager les femmes de l’obligation de procréer. Mais cette obligation subsiste, de toute façon, au niveau de l’espèce. Pour que celle-ci se reproduise, il faut nécessairement que chaque femme, en moyenne, fasse deux enfants. De nouvelles techniques parviendront probablement un jour à faire en sorte que cela n’empêche pas les femmes de faire autre chose. Ce processus est déjà fortement avancé dans nos pays.
p.242De nombreux concepts sont traditionnellement employés pour désigner les groupes humains, pour les différencier en quantité, en «  culture », etc. Examinons-les un peu eu égard à ceux que je propose et qui me semblent suffisants. Il n’est pas nécessaire de multiplier les concepts sans nécessité.
p.243La notion de nation. La notion moderne de nation que les historiens utilisent correspond ici au niveau d’information sociologique étatique : à l’état moderne. J’entends par nation le niveau sociologique qui précédait l’état dans la différenciation sociologique. L’état moderne est donc un ensemble de nations. Ce que nous nommons ethnie aujourd’hui est donc en fait, selon la logique proposée, une nation.
p.244Les passages que l’humanité a effectués depuis le moment où elle n’était constituée que de familles, puis de clans, puis de villages, puis de nations, puis d’états n’expriment pas seulement des différences de quantité mais des différences d’information anthropo/sociologique, c’est-à-dire de complexification ( gI (.
p.245Ce point ne peut être saisi que si l’on cesse de concevoir le développement de l’humanité selon les concepts séparés et absolus de l’«  Histoire » et de la «  Culture ». Il n’y a ni «  Histoire », en tant que développement absolu d’un «  temps » newtonien, ni «  Culture » en tant que déploiement absolu d’un «  espace » newtonien et mécanique. Sortir de la métaphysique du temps et de l’espace est, encore une fois, la condition à remplir pour saisir l’information anthropo/sociale telle que je l’envisage.
p.246Pour illustrer l’identité logique de la «  culture » et de l'«histoire », on pourrait se représenter le schéma ci-contre :
Figure 2.2 - La relativité historico/culturelle dans l'information anthropo/sociale
p.247Nous voyons bien que ni l'«  espace culturel » ni le «  temps historique » ne peuvent être utilisés, en tant que concepts, pour saisir l’information différentielle entre les Yanomamis et les Grecs. La logique proposée ici permet en revanche de concevoir que ni le temps ni l’espace ne «  travaillent » de la même façon aux mêmes «  endroits » et aux mêmes «  époques ». Ni le concept d’histoire ni celui de culture ne peuvent rendre compte de la relativité historico/culturelle (qui n’a rien à voir avec le relativisme culturel), c’est-à-dire de l’information anthropo/sociale.
p.248Pour en revenir à ce que nous disions, pour passer de la nation à l’état, il ne suffit pas, comme les empires antiques l’ont cru, d’augmenter la taille de la nation (comme ensemble de cités) indéfiniment. Pour passer de la nation à l’état, il faut faire un saut de type logique, un saut informationnel. Il faut passer à une forme d’intégration plus complexe que celle sur laquelle reposaient les nations. Et, de ce fait, c’est l’ensemble des niveaux d’information sociale qui va s’en trouver complexifié.
p.249Il ne suffira pas d’ajouter des dieux au Panthéon, de multiplier les colonnes de soldats, les bateaux de la flotte, de multiplier les temples à chaque extrémité de l’Empire pour que Rome devienne autre chose qu’un assemblage mécanique de cités antiques et de nations. Les empires antiques étaient des monstres sociaux qui ont fini par éclater pour des raisons d’information, qui étaient d’ailleurs insolubles à leur époque, et pour aucune autre raison.
p.250Le niveau étatique qui a fini par succéder au niveau national et aux empires nationaux dans certaines parties de la planète repose sur une complexification considérable de l’organisation des groupes humains qui les composent, par rapport à la forme antérieure. Cette complexification( gI ( se perçoit à tous les niveaux d’information sociologique. Qu’il s’agisse des familles, des clans ou des associations, des villages ou des cités et des nations elles-mêmes qui vont composer ce nouvel ensemble humain. Mais aussi des niveaux d’information sociale : que ce soit du niveau électif (du choix du conjoint et des relations privilégiées), du niveau convivial (avec le développement de ce qu’on appelait avant les civilités ou les formes de politesse comme réponse à l’intensification des échanges de ce type), du niveau agonal (avec la multiplication des formes de rivalités et de compétitions), du niveau spectaculaire (avec la représentation politique, l’enseignement, et la multiplication des spectacles) et ainsi de suite.
p.251Il est bien évident que plus nous «  montons » dans l’information anthropo/sociale, plus les niveaux d’information sociologique qui lui correspondent contiennent des ensembles humains de plus en plus vastes et donc mettent en place des niveaux d’information de plus en plus complexes. Conformément à notre principe d’équivalence, ces niveaux expriment un rythme de transformation de plus en plus rapide. Cela signifie que les formes de la famille changent relativement moins vite que les visions du monde (les dieux, les mythes, les théories cosmogoniques, etc.).
p.252Ainsi, malgré toutes les transformations que notre société a engendrées en, disons, deux siècles, au niveau des techniques, des moyens de communication, des idéologies, des sciences, des comportements, etc., les «  structures familiales », bien qu’elles soient différentes de celles qu’ont connues nos arrière-grands-parents, donnent l’impression d’une relative stabilité par rapport aux autres niveaux d’information sociologique.
p.253Le fait que le dieu de la bible soit encore, aux dépens de toute logique, je m’en excuse par avance auprès des croyants, un mythe partagé par nombre d’entre nous, que la sorcellerie existe encore dans les campagnes et dans les villes sous des formes variées, etc., s’explique au contraire par le fait que le seul mythe universel, et vraiment religieux au sens propre du terme, dont dispose l’humanité aujourd’hui : l’activité scientifique, n’est pas encore parvenu à transformer suffisamment les anciens mythes, religions, etc. Le processus est en cours, mais il reste bien du travail à faire. Car les anciennes religions étaient toutes des expressions du niveau écologique national, voire plurinational, mais sans devenir étatique, sauf pour quelques tentatives totalitaires et bureaucratiques. L’activité scientifique est le brevet sociologique déposé du niveau d’information sociale étatique et interétatique.
p.254Les interactions entre les groupes humains les plus simples s’effectuaient sur le mode de l’échange des femmes sous les modalités du rapt, de la guerre, ou du commerce. Mais le rapt est certainement la forme la plus simple de toutes. Les interactions entre les ethnies plus complexes comme les cités antiques, les empires d’Amérique et d’Asie, s’effectuaient de manière plus complexe et donc plus diversifiés ; par la conquête, le commerce, l’esclavage, l’intégration dans l’empire, la soumission militaire, etc. entre les nations puis les états, les formes d’interaction se complexifièrent encore. Le commerce se développa, la guerre aussi, l’esclavage également jusqu’à un certain seuil au-delà duquel chacun d’entre ces modes se transforma afin de répondre à l’accroissement de la complexification. Le commerce s’accéléra en passant du pillage au mercantilisme puis à l’industrie. La guerre se poursuivit jusqu’au seuil où celle-ci devint impossible sous peine de destruction totale mais surtout parce que, dès lors, plus personne ne peut plus gagner quoi que ce soit ; la guerre est ainsi parvenue à une impasse informationnelle. Je reviendrai sur cette importante question. L’esclavage allait également s’avérer inutile au développement de la mécanisation et nuisible au développement de l’industrie.
p.255La Déclaration des droits exprime en fait le passage à une forme de complexification sociale supérieure à celle de l’ancien régime aristocratique dont les valeurs étaient depuis longtemps en contradiction avec les autres niveaux d’information. La Déclaration des droits est une mise à jour du niveau électif avec les autres niveaux d’information sociale dans la société la plus complexe de l’époque : les états-Unis d’Amérique.
p.256L’influence et l’interaction entre les états ont permis à un état comme la France de s’en inspirer pour la Déclaration des droits de l’homme. Mais pour cette dernière, la Déclaration était plutôt en avance sur les autres niveaux de la société. Cela expliquera les nombreuses résistances qu’elle suscitera, les clivages sociaux, les insurrections successives au cours du siècle qui la suivit.
p.257La séparation de l’église et de l’état, corollaire de la Déclaration des droits dans l’instauration de la société, m’apparaît aujourd’hui comme une exigence de cohérence et de séparation stricte des niveaux. L’église étant une entreprise bureaucratique internationale (au sens de nos opérateurs logiques), comme l’Internationale communiste, sera, plus tard, une entreprise bureaucratique interétatique ne pouvant être confondue avec aucun état. La persistance d’un mythe chrétien universel organisé sur le modèle de la société féodale continuera à entretenir cependant, au niveau des individus, des confusions curieuses. Par exemple, on pourra se dire un bon républicain pendant six jours par semaine, c’est-à-dire penser que tous les hommes sont égaux en droit et nommer, le dimanche, un autre homme Monseigneur, son Excellence, sa Sainteté, comme on le faisait du temps de l’Ancien Régime, sans y voir aucune contradiction dès lors que la stricte séparation est conservée. Mais l’église, en tant que bureaucratie, rêvera toujours d’investir tous les états. Il en est de même pour chaque bureaucratie religieuse instituée, qu’elle soit d’ordre étatique, national ou autre.
p.258- Comment se fait-il alors, intervint une étudiante, selon vous, que dans les états modernes nous assistions encore à des conflits entre des groupes se prenant pour des ethnies antiques ou encore plus anciennes, à des massacres au nom de l’identité ethnique et autres choses qui ne manquent pas d’apparaître comme autant d’absurdités après tous ces mélanges, ces brassages de peuples et de culture, ces invasions, ces fusions de langues, ces voyages, etc. ?
p.259– Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord se garder de confondre logique avec rationalité. La logique que je mets en place avec vous ici propose une intelligibilité de l’accroissement de la complexification ( gI ( des phénomènes naturels. Mais la logique de cette complexification est elle-même de plus en plus complexe bien que reposant toujours sur les mêmes principes, sous peine de ne plus répondre au critère d’intelligibilité.
p.260Comment se fait-il que des êtres humains, vivant dans les sociétés les plus complexes, puissent encore nourrir aujourd’hui les idées des sociétés plus simples au point de s’entre-tuer au nom de certaines différences comme au temps des querelles tribales ? Il y a sans doute plusieurs réponses. En voici une ! C’est parce que les changements des niveaux imaginaire et écologique sont trop en retard par rapport aux interactions en vigueur dans les autres niveaux d’information sociale. Ce décalage s’explique, encore une fois, par l’absence de mythe universel, seule réponse logique à l’universalisation des rapports humains. à cause de cette absence, les anciens mythes partiels reprennent de la vigueur mais, en toute logique, on ne peut exiger, de la part de n’importe quel croyant, de vivre en bons termes avec des croyants d’une autre religion, pour la bonne et simple raison que chaque religion est exclusive l’une à l’autre. Le rôle de la religion était, avant la science, de dire la vérité sur le monde. Chaque religion définit sa vérité pour la nation qui lui correspond.
p.261S’il n’y avait pas eu de religion universelle voulant imposer le même dieu et les mêmes comportements à toutes les nations, le problème eût été plus simple, alors ?
p.262– Sans doute ! Mais je n’approfondirai pas ce point maintenant, je vous laisse le soin d’y réfléchir en faisant le parallèle avec le communisme et sa crise actuelle. Je dirai, pour continuer, que la seule forme universelle de représentation du niveau écologique, qui transcende les religions et donc les peuples croyants, c’est l’activité scientifique. Je dis bien activité scientifique et non pas science car il n’y a pas quelque chose qui s’appelle la Science. Il y a, par contre, depuis la Renaissance, mais en fait depuis la Grèce du Ve siècle av. J.- C., et même peut-être avant et ailleurs, le développement d’une idée, qui se présente toujours sous la forme d’une quête, tantôt avec finalité, tantôt sans finalité, dont la principale caractéristique est d’admettre que la nature est intelligible par l’homme, par l’usage combiné de sa pensée et de ses expériences sur le monde.
p.263Encore une fois, tant que les idées fondamentales de l’activité scientifique ne sont pas partagées par la majorité des citoyens d’un pays—et aujourd’hui, il faudrait parler du monde -, il faut s’attendre à ce que de tels conflits d’un autre âge se développent. Etant entendu qu’il faut également montrer en quoi l’activité scientifique doit rester strictement séparée des dogmes religieux qui reposent sur l’arrêt de la pensée à un certain niveau logique empêchant un croyant de reconnaître un semblable dans un être humain qui partage une autre foi.
p.264Car, de deux choses l’une, ou bien le croyant reconnaît comme semblable un membre d’une autre confession et alors, en tant que croyant, il va essayer de le convertir (car s’il ne le fait pas c’est qu’il considère que sa foi n’est qu’un problème individuel, ce qui, bien sûr, est aux antipodes de n’importe quel dogme religieux, mais conforme à l’existence actuelle)  ; ou bien il ne peut voir en lui qu’un incroyant, une personne d’une autre espèce et alors les conflits sont inévitables.
p.265Cependant, pour que les principes de la science soient partagés, encore faut-il qu’ils montrent non seulement leur supériorité implicative permettant…
p.266Pourquoi dites-vous implicative ?
p.267– Parce que je pense que l’activité scientifique n’est pas la quête de la vérité mais la poursuite de l’information humaine. Elle n’explique donc pas le monde au sens où elle serait destinée à formuler des propositions isomorphes à la nature, car il n’y a ni monde comme totalité ni une explication qui prétendrait se situer en dehors de la nature. L’activité scientifique propose des modalités d’implication des hommes dans la nature. Elle dépose des brevets de pensée de complexification croissante. Elle ne propose donc pas de dogme. En ce sens elle doit montrer sa tolérance. Cette tolérance s’exprime par la valeur démonstrative de la relativité des dogmes, dans le sens, bien sûr, où j’entends relativité, c’est-à-dire comme équivalente à information générale.
p.268L’activité scientifique se situe donc à un niveau logique plus complexe puisqu’elle est la seule pensée qui permet d’englober l’ensemble des religions dans un paradigme commun. Mais pour cela, il faut aussi que la science présente autre chose que des savoirs éclatés, des coteries de type ecclésiastique, ou la défense retranchée de concepts désuets. Car, conformément encore à notre théorème de départ, la religion de toutes les religions, la méta-religion que constitue l’activité scientifique n’est pas elle-même une religion, c’est-à-dire un ensemble de dogmes clos puisqu’elle inaugure justement de nouvelles modalités de pensée.
p.269L’activité scientifique apparaît donc comme la forme du niveau d’information sociale écologique ou religieux—au sens propre du terme : du latin religare, «  relier »—la plus complexe, c’est-à-dire celle qui englobe sans l’enclore l’information écologique des sociétés.
p.270Comment pensez-vous les conflits de type ethnique, comme on dit, qui se développent dans toutes les grandes villes occidentales ?
p.271– Si nous remplaçons ethnie par nation, nous pouvons envisager le problème autrement. Par exemple, l’ex-Union soviétique était un véritable empire constitué d’une addition de nations et d’états en train d’acquérir leur indépendance juridique.
p.272Il aurait été essentiel, dans ce contexte, que chacune des nations qui se reconnaissent comme telles dans chaque état soit représentée afin de faire en sorte que le niveau d’information sociale spectaculaire (représentation politique, à ce niveau de l’information sociologique) de chacune d’entre elles participe à l’élection générale des instances interétatiques de l’Union, si tant est que celle-ci doive être préservée, ce qui n’est ni certain ni peut-être souhaitable. Dans le cas inverse, les révoltes nationales et étatiques voudront combler le vide informationnel existant entre leur propre représentation et la représentation de cette représentation au niveau interétatique. Le problème est donc très complexe.
p.273De plus, s’il n’existe, comme c’est le cas seulement pour certains états ex-soviétiques, qu’une représentation interétatique (au niveau de l’Union) sans représentation interétatique au niveau de l’ONU (la seule représentation interétatique reconnue), il faut s’attendre à ce que ce court-circuitage informationnel fasse des étincelles. Tout niveau d’information sociologique doit nécessairement comprendre sept niveaux d’information sociale. Cela s’exprime par des représentations collectives spécifiques qui doivent, surtout dans le monde moderne, être représentées au niveau méta-national, c’est-à-dire étatique, et méta-étatique, c’est-à-dire «  international », selon la terminologie en vigueur, afin que l’information générale des sociétés puisse se poursuivre selon les modalités les plus avancées dans l’ordre de la com- plexification.
p.274Dans ce cas, il ne peut y avoir plusieurs niveaux interétatiques puisqu’à l’ONU ne sont représentés que des états et non des ensembles d’états. Car alors, selon votre théorème, nous nous retrouverons devant un paradoxe où un ensemble d’états serait encore un état ?
p.275– Exactement ! Et je vous invite à réfléchir sur ce problème notamment par rapport à la construction de l’Union européenne. Nous voyons donc combien les termes courants d’ethnie, de nation, de nationalité, d’état, etc., entretiennent de confusion. En fait, un état moderne doit nécessairement être constitué de plusieurs nations   ; la confusion entre nation et état est à la source des plus grandes impasses sociologiques de ce siècle (fascisme, nazisme, communisme, etc.), mais aussi, de toutes les formes de centralisation bureaucratique. Je reviendrai sur ce point très important aussi lorsque j’aborderai la question du nationalisme…
p.276Je reprendrai ultérieurement et ferai le point sur la logique générale de l’information anthropo/sociologique.

2.4 Quatrième séance : La logique de l’information anthropo/sociale

p.277Ainsi, conformément à nos axiomes de départ, nous obtenons la séquence suivante :
1. Chaque niveau anthropo/sociologique est constitué d’unités discrètes qui sont des niveaux d’information sociologique ;
2. Chaque niveau d’information sociologique est constitué d’unités discrètes qui sont des niveaux d’information sociale ;
3. Chaque niveau d’information sociale est constitué d’unités discrètes qui sont des individus en interaction avec d’autres ;
4. Chaque individu est constitué d’unités discrètes qui sont des niveaux d’information socio/organique dont la mise à contribution dépend du niveau d’information sociale dans lequel il se trouve provisoirement ;
p.278…et ainsi de suite, mais nous passons alors à l’information organique…
p.279Nous voyons donc progressivement se dessiner la logique de l’information anthropo/sociale. Passer d’un niveau d’information sociale à un autre signifie passer d’un mode d’interaction interindividuel à un autre et, pour ce faire, les individus impliqués doivent modifier l’utilisation de leurs niveaux d’information socio/organique.
p.280L’information anthropo/sociale sera d’autant plus accélérée ( gI ( ou dynamique que les individus passeront plus facilement d’un niveau à l’autre. Par ailleurs, plus nous montons dans la complexification des niveaux d’information sociale, plus l’information considérée intéresse un nombre croissant d’individus en interaction et, conséquemment, plus les interactions s’effectuent sur un mode abstrait. Cela signifie, très précisément ici, que le passage d’un niveau à un autre plus complexe s’effectue par court-circuitage momentané, ou abstraction, du niveau d’information socio/organique utilisé principalement dans l’interaction précédente. Mais nous voyons qu’en fait ce processus d’abstraction croissante peut aussi bien être rendu par notre concept fusionné habituel de sélection/information/accélération.
p.281C’est précisément cette abstraction progressive de l’information socio/organique des individus, suivant leur situation dans les niveaux de l’information sociale, qui exprime le processus qui relie les individus à la société.
p.282C’est pourquoi j’ai appelé les niveaux d’information organique que les êtres humains utilisent dans cette cascade d’abstraction progressive, niveau d’information socio/organique, noté avec une barre oblique afin de rendre mieux compte de la relation entre les deux groupes de niveaux.
p.283Ainsi, lorsqu’on passe, dans l’information sociale, du niveau 7 au niveau 1, chaque niveau d’information socio/organique mis à contribution à un niveau s’ajoute au niveau qui le précède, puisque le plus complexe d’entre eux, la pensée, contient une sélection/accélération/etc. ( gI (, de tous les autres. Ainsi :
Niveau 7 (information sociale écologique) : seule la pensée est mise à contribution. Les mythes, les croyances, la cosmogonie, les nombres, les théories scientifiques, etc., sont des créations de la pensée sociale.
Niveau 6 (information sociale imaginaire) : la vue se rajoute à la pensée. Expression du sacré, symboles et artefacts : lois, temples, écritures, idoles, monnaie, drapeau, etc., doivent être vus et pensés mais non « touchés ». On ne touche pas au sacré.
Niveau 5 (information sociale spectaculaire) : l’ouïe se rajoute aux deux précédents niveaux socio/organique. Ce niveau est celui qui exprime l’autorité, l’éducation, la représentation politique, l’application de la loi et son commentaire. C’est le spectacle en général. Ici, on pense, on regarde et on écoute, mais on ne « touche » pas non plus, car le spectacle se caractérise toujours par la présence d’une scène, par définition, infranchissable.
Niveau 4 (information sociale agonale) : l’information mécanique se rajoute. C’est le niveau d’information des compétitions et des rivalités diverses, sportives, économiques, culturelles, guerrières, etc. Production d’artefacts et habiletés diverses (manuelles, sportives, artistiques, etc.).
Niveau 3 (information sociale conviviale) : la chaleur socialisée se rajoute. C’est le niveau d’information de la coopération. Nous sommes par exemple entre convives, on se présente, on se sert la main (mais sans « en venir aux mains”), on effectue des échanges réciproques de paroles, d’objets, de contrats, de traités, etc. Activités coopératives.
Niveau 2 (information sociale élective) : tous les niveaux d’information socio/organique précédents plus l’odorat pour signifier un rapprochement plus intime, une relation privilégiée où s’exprime des confidences ; quand un ou une ami ne nous plaît plus, nous disons bien : « Je ne peux plus le sentir. »
Niveau 1 (information sociale somatique) : si l’information élective se transforme en information somatique sexuelle, le goût (les baisers) et l’ensemble du corps (la sexualité) sont alors mis à contribution. C’est alors l’organisme entier, l’ensemble des niveaux d’information - organique et socio/organique -, qui entre en effervescence. Ce niveau exprime le choix fondamental de l’activité de l’individu à chaque moment. Ce que Freud appelait la libido et qui se transforme (s’informe) constamment. Le processus de sexualisation sociale illustre aussi, et précisément, le passage de l’information organique à l’information anthropo/sociale selon notre principe de complexification croissante et irréversible.
p.284L’information sociale somatique met donc à contribution l’ensemble des niveaux d’information organique des individus. Mais ce sont les niveaux d’information socio/organique, qui participent, du goût à la pensée, chacun d’entre eux selon leur niveau social d’intervention, comme l’indique le tableau, à la poursuite de l’information sociale.
p.285Les artefacts (techniques ou media) sont des accélérateurs de l’information de tous les niveaux d’information sociale. La pensée et le niveau écologique, qui n’utilisent pas directement d’artefacts, bénéficient cependant de l’accélération/complexification qu’ils engendrent à tous les niveaux précédents.
p.286Dans la description précédente, est-ce volontairement que vous avez confondu les niveaux d’information sociale appartenant à des niveaux sociologique et anthropo/sociologique différents ?
p.287– Oui ! Il s’agissait de donner les principes généraux socio/organiques qui distinguent les niveaux d’information sociale. Ainsi, le niveau d’information sociale spectaculaire étatique et le niveau d’information sociale spectaculaire familial reposent sur le même traitement informationnel socio/organique des individus. Nous verrons plus loin comment distinguer précisément ces niveaux. Car nous ne pouvons pas, bien sûr, tout décrire en même temps. D’autant que le problème se complexifie prodigieusement. Je vous demande encore un peu de patience. Encore une fois, le processus s’éclaircit en se complexifiant, comme l’apprentissage du violon. C’est le côté frustrant de tout apprentissage qui voudrait connaître la fin avant d’avoir commencé. Alors, poursuivons si vous voulez bien !
p.288Les modalités des interactions que nous avons mises en évidence montrent comment, très précisément, les individus forment une société, et quels sont les changements d’information socio/organique que les individus opèrent au cours de ce processus. De grandes difficultés surviennent lorsqu’il faut aborder la manière dont les sociétés ont évolué, expérimenté certaines modalités, rejeté et retenu certaines autres, c’est-à-dire l’information anthropo/sociologique. Revenons à nos niveaux d’information sociale en prenant un exemple.
p.289Nous sommes actuellement dans une salle. Il s’agit d’une disposition spatio/temporelle déterminée par une enceinte, des murs, des tables et des sièges, le bureau ou l’estrade desquels je parle, etc. Selon ce que nous venons de dire, nous formons un niveau d’information sociale spectaculaire. Nous sommes donc en mode d’interaction socio/organique audio/visuelle. Nous sommes disposés comme dans le théâtre grec, et selon la même modalité que lorsque nous regardons la télévision, allons au cinéma, etc. Les niveaux d’information socio/organique déterminant dans cette forme d’interaction sont la vue et l’ouïe et, bien entendu, toujours présente, la pensée. C’est le niveau 5 du tableau. Tout niveau d’information spectaculaire se présente de cette façon générale et nous voyons qu’au cours de l’évolution des sociétés celui-ci s’est considérablement complexifié - depuis la parole du père, du chef et du shaman, au cours des cérémonies cultuelles, jusqu’à la télévision.
p.290Nous pouvons énoncer le principe suivant : au fur et à mesure que la communauté humaine s’agrandit, les niveaux d’information sociale ne peuvent mettre en interaction un nombre croissant d’individus dans le même temps et dans le même espace qu’en se complexifiant ( gI (.
p.291Ainsi, si la parole du chef suffit pour les petites communautés, le théâtre, le cirque et l’agora (Aristote notait que l’orateur devait pouvoir se faire entendre d’un bout à l’autre de la cité) pour les cités antiques, pour l’ensemble de l’humanité aujourd’hui, le même type d’interaction exige la télévision numérique par satellite.
p.292Nous reviendrons sur ce phénomène très important d’universalisation des niveaux d’information sociale au niveau de l’humanité tout entière.
p.293Imaginons maintenant, pour poursuivre notre exemple, que l’un d’entre vous s’enquiert de parler à sa voisine. Il a alors changé de comportement. Il a très précisément changé de niveau d’information sociale. Il est passé d’un niveau spectaculaire à un niveau convivial, voire électif. A chacun de ces changements de niveau, et comme nous allons cette fois vers la simplification sociale, il fait intervenir de nouveaux niveaux d’information socio/organique qui étaient mis en veilleuse, ou provisoirement court-circuités, dans la situation spectaculaire. Il va toucher du coude sa voisine afin de lui suggérer qu’il désire créer avec elle un niveau convivial, soit parce que la conférence l’ennuie soit parce qu’il la trouve à son goût ; sa voisine, bien sûr.
p.294Il est possible que le processus se poursuive et que nos deux personnages décident alors de créer un niveau électif en commençant par se chuchoter des mots doux à l’oreille, et ainsi de suite… Tout cela perturberait grandement le niveau spectaculaire dans lequel nous sommes actuellement.
p.295Nous voyons, par cet exemple, dont je ne vous recommande pas de faire immédiatement l’expérience, qu’un niveau spectaculaire dispose bien un groupe d’individus en spectateurs et un autre groupe, qui peut se réduire, comme dans le cas d’une conférence ou d’un cours, à un seul individu, en situation d’acteurs. Le premier groupe rassemble les individus, mais ceux-ci ne doivent pas entrer en interaction. Ceux-ci sont ensemble mais séparés par des mécanismes appropriés : gradins, bancs, sièges et tables, qui les contraignent provisoirement à orienter leur attention vers la même direction. La télévision, elle, est une machine à créer un niveau spectaculaire sans que les individus se déplacent ; le spectacle est désormais chez nous en permanence.
p.296Nous pouvons dire également que les différents niveaux d’information sociale expriment des modalités exclusives et incompatibles d’interaction entre les individus. On ne peut pas simultanément être dans plusieurs niveaux d’information sociale. Vous ne pouvez pas à la fois parler à votre voisin (niveau convivial), lire un livre (niveau imaginaire), jouer au football (niveau agonal), regarder la télévision (niveau spectaculaire). Le passage d’un niveau d’information à un autre s’effectue sur un mode digital, comme une séquence d’interrupteurs. Par exemple, pour repasser du niveau convivial, dans lequel vous vous trouveriez, au niveau spectaculaire, il vous faudra court-circuiter un certain nombre d’organes que vous utiliseriez à ce moment : bien entendu, vous seul décidez de ce passage.
p.297Nous remarquons en outre qu’au cours de ce processus notre logique informationnelle, selon laquelle les formes complexes comprennent des éléments accélérés/sélectionnés des formes simples, s’applique toujours. Voyons cela.
p.298Nous avons vu, par exemple, que le niveau spectaculaire exprimait une complexification du niveau agonal. Rappelons-nous le cas du match de football. L’accélération se constate ici, au niveau de la complexification sociale, en ce que les individus passent d’un niveau d’information à un niveau plus complexe ; ou, autrement dit, que chaque individu entre en interaction avec un ensemble plus vaste de la société, comme dans la figure suivante (fig. 2.3).
Figure 2.3 - Ensemble de niveaux d’information sociale. Un jeu collectif
p.299On pourrait toujours se demander pourquoi certains s’évertuent à pousser un ballon avec les pieds seulement, pour le mettre dans des filets. La réponse serait la même que si l’on se demandait pourquoi d’autres se sont mis à construire des outils, à domestiquer des plantes et des animaux, à travailler de plus en plus fort, à échanger des objets et à rechercher les causes des phénomènes naturels : parce que c’est le brevet sélectionné de la nature au niveau de la complexification sociologique. Toutes ces manifestations sont des niveaux de l’information générale.
p.300Avant de poursuivre, j’aimerais faire une remarque épistémologique importante.
p.301Les niveaux d’information sociale, sociologique et anthropo/sociologique, bref, et plus généralement, les niveaux d’information, ne doivent en aucun cas être pris pour des niveaux hiérarchiques. La notion de hiérarchie a été très sévèrement remise en question lorsque nous avons abordé la logique, justement hiérarchique, de Russell.
p.302Ainsi, plus complexe ne signifie nullement supérieur en quoi que ce soit. Il signifie simplement plus complexe ( gI (, au moins provisoirement, pour l’intelligibilité. Car rien ne prouve que ce qui apparaît, à un moment donné, comme le plus complexe ne se soit pas engagé dans une impasse de telle sorte que le processus d’information se poursuive à partir d’un niveau plus simple. La notion de hiérarchie s’est avérée donc être un obstacle majeur à la mise en place de la logique que je propose ici.
p.303Sur le plan plus spécifiquement sociologique, la notion de hiérarchie a été employée pour décrire des formes sociales spécifiques, comme la hiérarchie bureaucratique, la stratification, les castes, l’oligarchie, la théocratie, l’aristocratie, la gérontocratie, etc., qui ont transformé les niveaux d’information sociale et sociologique en structures figées. Je pense même que la mode du structuralisme vient de là. Il se trouve qu’aucune de ces formes n’a été retenue au cours de l’évolution des formes sociales ; ou, plutôt, qu’elles ont toutes donné lieu à des transformations et à des critiques radicales de la part de leurs membres ou de certains de leurs membres.
p.304En fait, au cours de l’évolution sociologique, ces différentes formes d’interaction se sont cristallisées ou figées en métier, en caste, en ordre, en classe, etc. Ce qui a eu pour conséquence inévitable de scléroser l’information sociologique. Les individus étant tous analogues (au sens strict du terme), tous les êtres humains, en tant qu’individus, peuvent créer les possibilités de poursuivre leur information sociale et sociologique. Ce n’est donc aucunement étonnant que la démocratisation, en tant que processus d’information sociologique, soit le brevet sociologique retenu par un nombre croissant d’individus dans tous les états actuels. Les figures suivantes (fig. 12 et 13) permettent de comprendre comment les sept niveaux de l’information sociale se retrouvent, mais à chaque fois sous une forme plus complexe ( gI (, à chaque nouvelle complexification ( gI ( du niveau sociologique (de la « famille », à la forme étatique, voire interétatique). Ce que nous appelons « famille » aujourd’hui est donc, en fait, et c’est la raison pour laquelle je garde les guillemets, la dernière transformation du premier niveau sociologique qui n’a cessé de se présenter sous des formes différentes au cours de l’information anthropo/sociologique.
p.305Ces deux figures représentent une séquence logique différentielle du champ anthropo/social, c’est-à-dire une des voies, créée au cours de l’information anthropo/sociale, et qui a conduit de la « famille » primitive à l’état moderne.
p.306N’Guo présenta les deux figures suivantes au rétro-projecteur (p.196/197).
Figure 2.4 - Une séquence intelligible du champ anthropo/social : de la famille primitive à l’État moderne
Figure 2.5 - Les niveaux d’information sociale et les niveaux d’information anthropo/sociologique
p.307Maintenant, essayons de réexaminer le problème du passage de la communauté animale à la société humaine. Ou, autrement dit, comment une communauté de primates s’est-elle transformée en société ? Telle sera notre question. Voyons cela !
p.308Une communauté de grands singes n’est pas une société, en tout cas pas au sens humain du terme. Pourquoi ? Parce que la société humaine, selon le point de vue énoncé ici, a commencé lorsqu’un certain seuil a été franchi. C’est lorsqu’une communauté de type « familial » primitive s’est complexifiée en créant des niveaux d’information sociale successifs. Je fais l’hypothèse que le seuil qu’il a fallu pour passer d’une communauté de primates à l’homo socialis a été la création d’un niveau d’information social imaginaire d’abord, écologique ensuite.
p.309Ce qui distingue les proto-familles des communautés de primates de la première famille anthropo/sociale, premier niveau du champ anthropo/social c’est donc, d’une part, le niveau embryonnaire des niveaux de l’information sociale agonale et spectaculaire ; il y a bien, en effet, rivalité et ritualisation de cette rivalité (ce que Bateson avait noté, on se souvient, comme le passage du jeu au niveau méta : « ceci est un jeu » et que j’appelle justement niveau spectaculaire, embryonnaire déjà chez les mammifères vivant en communauté). Et il y a aussi une autorité mais cette information ne s’exprime que par le sexe et l’âge (le mâle « blanc » en général chez les grands singes) ainsi que par quelques gestes significatifs que l’on peut qualifier effectivement de spectaculaire (les gestes de parade des grands mâles chimpanzés, par exemple, qui montrent de manière ostentatoire leur colère en cassant des branches, soulevant de grandes masses d’eau, poussant de grands cris en frappant de leurs bras puissants leur vigoureuse poitrine, devant le cercle de la communauté visiblement subjuguée) ; mais il n’y a pas du tout de niveau imaginaire, c’est-à-dire un artefact montré, et séparé de l’individu qui détient l’autorité ; et encore moins de niveau écologique qui exige nécessairement l’expression sociale de la pensée par le langage.
p.310L’intelligibilité du passage entre le niveau imaginaire et le niveau écologique se situe exactement dans la reconnaissance de la différence logique existant entre le cercle tracé et l’idée de cercle. L’idée de cercle, le concept de cercle, est un cercle parfait. Les mathématiques ont permis de complexifier, à l’aide d’une formalisation scripturale - l’algèbre -, cette pensée mais sans toutefois tracer le cercle parfait. Car le cercle parfait est, tout comme l’idée de Dieu, seulement pensable et donc parfaitement irreprésentable en image. C’est cette différence qu’il faut bien saisir. Avant donc de penser le cercle parfait il a fallu que l’œil crée l’acte de percevoir un cercle. Je pense aussi que les peintures rupestres expriment une des premières manifestations du niveau imaginaire.
p.311C’est donc lorsqu’une « communauté familiale » franchit un certain seuil de complexification qu’elle devient une société humaine. De ce fait, une nouvelle différenciation va s’effectuer pour poursuivre le processus informationnel. L’ensemble des niveaux d’information sociale de la famille primitive ne sera donc pas un nouveau niveau d’information sociale mais le premier niveau sociologique : le niveau familial. L’ensemble de ces niveaux familiaux, que l’humanité naissante aura créés, seront eux-mêmes les premiers éléments du niveau anthropo/sociologique, comme l’indiquent les figures en escargot précédentes.
p.312C’est donc seulement lorsqu’une certaine espèce de primates aura créé ces transformations et acquis une analogie à la fois anthropo/sociologique, sociologique, sociale et socio/organique que l’information anthropo/sociale se sera extraite de l’information organique tout en étant issue d’elle. C’est ce seuil qui a très probablement été définitivement franchi il y a environ 50 000 ans.

p.313Voyons maintenant comment nous pouvons envisager l’information des individus.
p.314Nous pouvons commencer par distinguer deux grands types de changements que l’individu est amené à rencontrer au cours de son apprentissage social. Les sociologues ont appelé rôles ces changements de comportement dans les sociétés traditionnelles, mais nous allons voir que le problème est infiniment plus complexe :
1. Les changements ayant trait aux différences de comportement qu’il sera amené à prendre et à créer à l’intérieur d’un niveau d’information sociale dans lequel il se trouve ;
2. Les changements qu’il sera conduit à effectuer dès qu’il passera d’un niveau d’information sociale à l’autre. C’est-à-dire les brusques changements socio/organiques que requiert chaque niveau d’information sociale.
p.315Il est bien évident qu’en outre chaque changement de niveaux d’information sociale impose un mode spécifique de changement. L’individu qui change de niveau devra donc, à chaque changement, changer aussi de mode de changement. Par exemple, les différences exprimées par un ensemble de niveaux d’information sociale comme un jeu collectif ne sont pas les mêmes que les différences exprimées par un niveau d’information électif.
p.316Nous avons donc deux types de changement mais une indéfinité de différences de formes de ces changements selon le niveau d’information, selon les techniques, etc. Il est donc vain de prétendre dresser l’inventaire de ces différences. Le changement de niveaux d’information sociale de « bas » en « haut » est donc, pour l’individu, un changement digital. Alors qu’il faut rappeler que, pour l’information sociale considérée, il s’agit d’un ensemble de changements analogiques ; car les individus situés dans un niveau d’information sociale quelconque opèrent, par définition, le même type d’information socio/organique.
p.317Mais ce n’est pas tout. Considérons simplement un seul niveau d’information sociale, par exemple le niveau convivial. L’individu moderne pourra être amené, suivant le cas, à connaître une multitude de modes de ce niveau. Qu’il soit homme d’affaires ou immigrant, il devra apprendre différents modes de convivialité avant de signer des contrats ou de changer de pays.
p.318Prenons quelques exemples de changements de niveau d’information sociale.
a)
Les changements de niveau de « bas » en « haut » (vers la complexification de l’information sociale)
Plaçons-nous, par exemple, dans un niveau d’information agonal : une compétition quelconque entre plusieurs groupes. Cela peut être plusieurs équipes de rugby, plusieurs partis politiques, plusieurs entreprises ou plusieurs pays. Au sein d’un des groupes en interaction, chaque individu a une place précise qui délimite ses degrés de liberté en fonction de son niveau d’apprentissage. Si un des individus commet une faute, c’est-à-dire transcende la place qui lui est attribuée en fonction de son niveau d’apprentissage, le niveau spectaculaire ou autoritaire va intervenir, en la figure de l’arbitre, du chef, etc., en sanctionnant l’individu afin de rétablir, non pas l’ordre - ce qui du point de vue de l’information générale ne signifie rien -, mais la distinction logique des niveaux d’information sociale. Ce processus donne l’apparence d’une homéostasie cybernétique, alors qu’il s’agit toujours d’un processus de changement accéléré du point de vue général. Le niveau autoritaire (spectaculaire) interviendra toujours également, dans ses sanctions, au nom du niveau imaginaire qui l’informe (carton jaune, contravention, diplôme, prison, exclusion, etc.). Le passage à ce même niveau étant lui-même issu de son information par le niveau imaginaire, c’est-à-dire la Loi et ainsi de suite.
b)
Les changements de niveau de « haut » en « bas » (vers la simplification de l’information sociale)
C’est par exemple le cas, que nous avons déjà vu, d’un individu qui s’ennuie dans une salle de classe (niveau spectaculaire). Une salle de classe est un niveau d’information spectaculaire, c’est-à-dire que les individus qui y sont ensemble ne doivent pas entrer en interaction (cela est réservé au niveau convivial de l’intercours, des jeux collectifs, etc.). Mais si l’individu s’ennuie trop, il va vouloir créer, par exemple, un niveau d’information sociale convivial avec un de ses voisins en lui parlant, etc. Ce qui a pour effet de perturber le niveau spectaculaire dont les modalités d’interaction (écouter/voir/penser) devront être rétablies. Il peut même, le cas échéant, descendre encore d’un niveau d’information et entamer un niveau électif, et ainsi de suite. Ce qui aurait pour effet de transformer davantage le niveau d’information spectaculaire.
Dans un autre exemple, si le sujet s’estime en danger de mort dans un niveau d’information, ou qu’il se trouve face à une situation dans laquelle il pense ne pas pouvoir se contrôler, il quitte le niveau en créant un niveau d’information somatique, c’est-à-dire soit en s’enfuyant, soit en s’évanouissant si son organisme ne peut répondre au danger. Il s’agit alors également d’un changement de niveau en « descendant », c’est-à-dire un cas de simplification dans l’information sociale.
Un individu peut également être amené à effectuer un changement digital brusque, à l’intérieur d’un niveau d’information, montrant ainsi une incapacité à s’adapter à celui-ci pour des raisons conscientes ou inconscientes et qui peuvent être dues à une faille de son apprentissage au niveau sociologique familial. Ce type de changement se produit lorsqu’un individu s’estime également en danger dans un niveau d’information. Il peut, de ce fait, changer de sujet au cours d’une conversation parce que le sujet en cours le mettrait en mauvaise posture : tricher au cours d’un jeu, ironiser sur un sujet grave, ou encore entamer une bagarre, etc.
c)
Les changements digitaux (individuels) qui entraînent des changements analogiques d’information sociale mais digitaux dans l’information sociologique.
Ce problème n’est pas si compliqué que son énoncé le laisserait supposer. Prenons simplement quatre exemples.
1.
Pour changer de statut social (niveau agonal), il faut d’abord monter dans le niveau spectaculaire (éducation), puis redescendre dans le niveau somatique (travail personnel), puis remonter dans le niveau imaginaire qui sanctionnera le changement de niveau d’apprentissage par la remise d’un symbole social sanctionnant le changement de statut (diplôme, augmentation de salaire, changement hiérarchique, etc.).
Les cybernéticiens diraient qu’il s’agit là d’une modification dans le réglage du seuil de variation analogique autorisé dans le niveau d’information. (Quelques sourires s’esquissèrent dans la salle.)
2.
Pour augmenter sa capacité respiratoire (niveau somatique), un individu devra remonter au niveau spectaculaire (éducation) pour pouvoir ensuite s’entraîner avec sa bicyclette ou faire du jogging (niveau somatique).
3.
Pour améliorer son jeu au violon (niveau somatique) et monter dans la hiérarchie de l’orchestre (niveau agonal), l’individu devra remonter au contexte spectaculaire (prendre des leçons), effectuer un travail personnel (niveau somatique) et ainsi de suite.
4.
Pour améliorer son niveau d’étude (niveau agonal), il faut changer de niveau à l’intérieur même du niveau spectaculaire éducatif, qui comporte autant de niveaux que d’années d’études, si l’élève ne redouble pas. L’élève ou l’étudiant devra tout d’abord effectuer des changements analogiques dans son apprentissage (l’information de sa pensée) à l’intérieur de chaque année scolaire. Pour ce faire, il devra régulièrement effectuer un travail individuel (retour au niveau somatique). C’est alors qu’il pourra effectuer les changements digitaux que représente le passage d’une année scolaire à l’autre.
Pour tous ces exemples, il faut ajouter les changements de niveaux d’information sociologique. Ainsi, si vous êtes président de la République, dans votre fonction, vous êtes au niveau spectaculaire étatique, mais vous avez aussi à exprimer, en tant que père de famille par exemple, un niveau spectaculaire familial. Les deux expriment un niveau d’information sociale spectaculaire, mais situé à des niveaux différents de l’information sociologique.
p.319Nous voyons donc combien vivre en société n’est pas de tout repos et l’on comprend que certains « craquent ». Car il ne s’agit pas d’être, ni même d’avoir quoi que ce soit. Il s’agit, avant tout, de poursuivre un processus en apprenant et en créant sans cesse de nouvelles différences.
p.320Il faut, tout d’abord, au sein du niveau sociologique familial, apprendre à distinguer et à effectuer soigneusement les changements de comportements requis par les changements de niveaux d’information sociale mais aussi sociologique (famille, clan, village, nation, état), car les niveaux d’information sociale qui composent la famille ne requièrent pas exactement les mêmes types de comportement que ceux exigés au niveau sociologique du village ou de l’état. L’autorité et l’enseignement d’un parent (niveau spectaculaire familial) n’est pas identique, bien qu’analogue sur le plan socio/organique (audio/visuel), à celui d’un Premier ministre, d’un professeur, ou d’un commentateur sportif à la télévision. Tout cela est donc extrêmement complexe et, même, de plus en plus complexe.
p.321Imaginez le cas d’un immigrant par exemple qui passe d’une société villageoise (niveau anthropo/sociologique village), à une société étatique, tous ces types de changements sont à réapprendre. Il en est de même, mais inversement, pour un anthropologue. Au surplus, comme les êtres humains circulent de plus en plus, les changements de changements se multiplient et soumettent la souplesse de l’apprentissage des individus à rude épreuve ; car les informations des individus s’accélèrent considérablement.
p.322Il faut donc s’adapter de plus en plus vite ?
p.323– Les problèmes que nous rencontrons ne sont aucunement des problèmes d’« adaptation » ; nous avons vu précédemment que le concept d’adaptation est, lui aussi, un grand obstacle à la saisie de notre logique ; par exemple, posez-vous la question : A quoi la société humaine s’adapte-t-elle en se transformant ? et à quoi, ce qu’on appelle l’« environnement » s’est-il lui-même « adapté » dans la nature ?, et ainsi de suite. Je dirais plutôt que la seule voie pour résoudre les problèmes humains actuels consiste à accélérer les changements d’apprentissage, c’est-à-dire les formations des individus. Il nous faut de plus en plus apprendre à apprendre ; apprendre à nous réinterroger, apprendre à penser, à repenser, etc.
p.324Un des grands problèmes actuels auxquels nos sociétés modernes - c’est-à-dire nous-mêmes - sont confrontées est précisément l’apprentissage de la reconnaissance de ces différences (la formation) pour les individus. La société change de plus en plus vite et les individus qui ne suivent pas sont ceux dont les modalités de formation et d’apprentissage ne suivent pas non plus. Ceux qui sont informés doivent informer les autres. Aucun avantage ne peut être gagné à être ou avoir plus de quoi que ce soit que ses contemporains. Car, au bout du compte, il n’y a pas de compte, il n’y a pas de fin.
p.325L’accélération de l’information des sociétés a été constatée d’une manière très brutale par les chocs culturels provoqués par les grandes découvertes de la Renaissance. Ainsi, les sociétés que l’on appelait primitives se sont avérées être, en fait, des sociétés qui se situaient à des niveaux différents de l’information anthropo/sociologique. C’est pourquoi elles donnaient toutes l’impression d’une grande stabilité ou, à tout le moins, d’une extraordinaire capacité à résister au changement. En fait, cette stabilité n’était qu’une apparence, parce que les transformations, auxquelles aucune d’entre elles ne pouvait échapper, n’étaient pas perceptibles d’une génération à l’autre de ses membres ; celles-ci, en effet, jusqu’à un certain niveau de complexification, se trouvaient facilement résorbables par l’ensemble du groupe qui n’était d’ailleurs jamais bien nombreux. Cette résorption s’opérait par l’intermédiaire des mythes qui constituaient l’aune à partir de laquelle on mesurait et digérait à la fois les changements qui intervenaient.
p.326Au contraire, nos sociétés modernes sont parvenues à un tel degré de complexification ( gI ( (rappelons notre principe d’équivalence entre complexification, accélération, etc.) que les changements qu’elles subissent se font à un rythme de plus en plus accéléré. Le rythme de ces changements ne permet même plus d’accorder le temps à une génération ou même à une fraction d’entre elles de les digérer, de s’y habituer un peu, qu’un nouveau intervient, et ainsi de suite à un rythme de plus en plus effréné. Il importe donc de bien comprendre la nature de ces changements.
p.327La philosophie traditionnelle (par exemple, avec Rousseau et Hobbes) a essayé, sans succès, de comprendre la société en opposant l’individu à la société. Leur rapport serait toujours, selon leur point de vue, conflictuel et incompatible par nature. Nous voyons maintenant combien cette tentative d’intelligibilité était absurde et nous avait conduit à une impasse. Nous devons donc comprendre qu’il n’y a pas UN rapport entre l’individu et la société mais une indéfinité suivant les niveaux d’information sociale, sociologique, et anthropo/sociologiques que l’on considère et dans lesquels il est amené à se trouver.
p.328Ces rapports expriment autant de différences de comportements ; différences qui ne sont pas figées puisque chaque individu peut en proposer de nouveaux.
p.329Je pense que nous pouvons aussi renouveler notre compréhension de ce que Bateson avait nommé schizophrénie. Voilà, très rapidement, l’orientation que je propose.
p.330Vous avez tous remarqué que certains individus sont plus à l’aise dans un niveau d’information sociale que dans un autre. Ainsi, tel préférera être dans un niveau spectaculaire, côté acteur ou spectateur, tel autre préférera un niveau agonal, tel autre ne supportera que les relations amicales du niveau convivial. Et ainsi de suite. Nous voyons mieux ainsi pourquoi un individu qui fixerait son comportement à un niveau ne pourra pas en changer lorsqu’il se trouvera dans un autre niveau. Celui qui n’aimera qu’être le chef, jouer sur scène, enseigner, etc., rencontrera de grandes difficultés à prendre le comportement qu’exigent les réunions conviviales. Il voudra constamment « faire du spectacle ». Cela n’est qu’un exemple et je convie à en trouver d’autres ou à chercher si vous avez un niveau d’information sociale privilégié ou un autre dans lequel vous êtes toujours mal à l’aise. Dans ce cas vous n’aurez aucune difficulté à déterminer avec précision où se trouve votre lacune en termes d’apprentissage social.
p.331Mais ce n’est pas tout, loin s’en faut ! Il y a aussi des individus qui fixent leur comportement à un niveau d’information sociologique. Certains ne quittent jamais leur famille, d’autres leur clan ou leur association, d’autres, encore, leur ville, leur pays, etc. Là encore, la vie moderne est très dure pour de telles fixations. Ces fixations agissent comme de véritables calibrages cybernétiques. Et il est très difficile de changer le réglage, si vous me permettez cette image mécanique. Car le changement de réglage ne peut venir que de l’individu lui-même.
p.332Ne pourrions-nous pas parler aussi de l’exercice que peuvent faire les anthropologues qui consiste justement à changer cette fois de niveau d’information anthropo/sociologique ?
p.333– Vous avez parfaitement raison. Pour revenir à la schizophrénie, mon point de vue est que ce que nous appelons ainsi exprime justement une trop grande fixation comportementale à un niveau de l’information soit sociale, soit sociologique, soit même anthropo/sociologique. Et je suis persuadé que, par un apprentissage approprié, et en particulier dès le plus jeune âge, mais je penserais même à tout âge, ces différents troubles de comportements peuvent être « guéris » en grande partie.
p.334Mais on pourrait aussi, pour continuer sur le même principe, se demander si nombre de maladies dites mentales, ne trouveraient pas leur source dans une trop grande fixation socio/organique. Par exemple ceux qui mangent tout le temps, ou ceux qui se fixent sur leurs articulations, os et muscles, etc.
p.335– En effet, nous voyons s’ouvrir là un extraordinaire champ d’investigation. Et je vous invite même à poursuivre plus loin. Vous avez aussi sans doute remarqué que le terme de fixation, que j’ai employé, est équivalent, sur le plan logique, à celui de paradoxe et, plus généralement, à la notion d’impasse que j’ai proposée précédemment. Il exprime une impossibilité de changer de niveau même quand celui-ci contredit le comportement sur lequel l’individu s’est fixé. L’individu prend donc tous les niveaux d’information pour celui sur lequel il a fixé son comportement. Il s’engage toujours dans le même comportement.
p.336Il est également important de constater que toutes les fixations peuvent engendrer de graves handicaps. Une fixation socio/organique sur le goût, par exemple, est assez anodine pour quelqu’un qui prend toujours ses repas chez lui. Mais cela devient problématique dès qu’il change de niveau sociologique. Une fixation sur les idées, c’est-à-dire un dogme, obéit au même principe. Nous pouvons constater, avec ces quelques exemples, que la notion même de psychologie perd sa raison d’être. Toutes les séparations épistémologiques entre sociologie, psychologie, physiologie, etc., se résolvent dans un paradigme commun…
p.337Mais, dans l’immédiat, et si vous le voulez bien, poursuivons notre propos.
p.338Nous venons de voir comment peuvent se concevoir et se représenter les différents niveaux de l’information anthropo/sociale. Je voudrais proposer maintenant une manière plus intéresssante de représenter ces niveaux d’information.
p.339N’Guo montra la matrice I suivante au rétro-projecteur (fig. 2.6).

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Figure 2.6 - Matrice I : niveaux d’information socio/organique - niveau d’information sociale.
p.340Voici une première matrice que j’ai appelée matrice socio/organique. A l’aide de cette matrice nous pouvons apercevoir plus nettement que dans le tableau précédent comment s’effectuent les sauts logiques nécessaires à l’information sociale. Bien entendu, le contenu de la matrice socio/organique dépend directement du niveau sociologique auquel elle correspond (familial, clanique, urbain, etc.), qui dépend lui-même du niveau anthropo/sociologique général (le niveau sociologique atteint par les sociétés les plus complexes ; actuellement, l’interétatique est en cours).
p.341Tout cela semble très complexe mais il suffit de suivre l’ordre logique. Encore une fois, on ne peut pas espérer une intelligibilité simple du phénomène naturel le plus complexe.

p.342Voici maintenant une seconde matrice que j’ai appelée matrice sociologique.

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Figure 2.7 - Matrive II : matrice sociologique au stade interétatique de l’information anthropo/sociologique.
p.343Cette matrice nous permet d’avoir une représentation plus maniable que dans les schémas précédents des niveaux d’information sociale selon les niveaux sociologiques considérés. Nous pouvons ainsi, par exemple, percevoir nettement les différences de complexification lorsque nous considérons le niveau électif familial et le niveau électif national ; il en est de même entre le niveau spectaculaire clanique et le niveau spectaculaire étatique.
p.344Nous pouvons ainsi construire autant de matrices de ce type quelle que soit la société que l’on étudie. Cependant, encore une fois, il faut tenir compte du niveau anthropo/sociologique. Par exemple, si nous voulons faire une matrice sociologique des Bororo, nous savons qu’elle se situe au niveau anthropo/social Village. Cette matrice possédera donc trois colonnes et sept lignes.
p.345Si nous voulons faire une matrice sociologique d’une entreprise « internationale » (c’est-à-dire, selon nos opérateurs logiques, interétatique), nous nous situerons au niveau sociologique interétatique ; cette entreprise possédera donc, par exemple : un niveau agonal interétatique (rivalité entre états), un niveau agonal étatique (rivalité entre régions — nations — d’un d’état), un niveau agonal national (rivalité entre villes d’une région), un niveau agonal urbain (rivalité entre associations et clans), un niveau clanique (rivalité entre « familles ») et un niveau agonal familial (rivalité entre les individus).
p.346Voici donc maintenant une matrice anthropo/sociologique.

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Figure 2.8 - Matrice III : Information sociologique et information anthropo/sociologique.
p.347Cette matrice permet d’illustrer les transformations des niveaux anthropo/sociologique et sociologique au cours de la poursuite de l’information anthropo/sociale. Ainsi, au début de l’humanité, le niveau familial est le seul niveau sociologique. A ce moment, le niveau d’information atteint par l’information anthropo/sociologique est donc le niveau Famille. Nous ne connaissons pas les formes de cette première société humaine. Mais, comme nous l’avons vu précédemment, les données paléontologiques nous fournissent de précieuses indications et des preuves de son existence.
p.348Puis, lorsqu’un certain seuil est franchi, l’information anthropo/sociologique s’enrichit d’un niveau supplémentaire : le niveau Clan, en tant qu’ensemble de familles ; le niveau familial s’en trouve alors nécessairement transformé. Nous ne connaissons pas non plus, pour n’en avoir jamais observé, de telles sociétés dont le niveau anthropo/sociologique le plus complexe est le clan ou un ensemble de familles. Pourtant, je fais l’hypothèse que ces formes ont nécessairement existé et nous devrions en découvrir les traces dans les fouilles archéologiques et les données paléontologiques. Lorsque le processus se poursuivit par la création du niveau Village, c’est-à- dire, sur le plan logique, par la constitution d’une nouvelle unité composé de clans, le clan primitif se transforma à son tour et, conséquemment, la famille clanique également. Nous connaissons cette fois beaucoup de sociétés de ce type puisqu’il constituait précisément l’objet d’étude des ethnographes.
p.349Si nous poursuivons notre investigation matricielle, nous voyons donc que la famille du niveau anthropo/sociologique état ne peut pas être identique à la famille du niveau anthropo/sociologique Nation, qui ne peut l’être du niveau Village, etc. Actuellement, le niveau anthropo/sociologique le plus complexe est le niveau Interétat, unité sociologique composée d’états ; c’est, autrement dit, l’ensemble des états actuels. Ce niveau est en cours de construction. C’est pourquoi les états actuels se transforment à une vitesse accélérée car, là encore, les états du niveau anthropo/sociologique Interétat ne pourront pas rester identiques aux états qui prévalaient avant que le niveau Interétat se mette en place. On ne peut pas davantage créer un niveau Interétat en conservant les anciens états identiques qu’on n’a pu construire le niveau état en conservant intactes les anciennes nations qui allaient le composer.
p.350Le problème se complexifie encore par le fait que ce n’est pas seulement les niveaux d’information anthropo/sociologique qui se transforment mais tous les autres aussi, relativement aux autres niveaux qui leur correspondent. Ainsi, la famille du niveau Interétat subira nécessairement une transformation par rapport à celle du niveau état ; et les niveaux d’information sociale qui composent les niveaux d’information sociologique vont se transformer également.
p.351Par exemple, les niveaux imaginaires étatiques (droit, constitution, etc.) vont se transformer avec la création d’un niveau imaginaire interétatique (droit international, etc.) ; le niveau électif de la famille étatique du niveau Interétat (union libre, mariage, rapport homme-femme) va également subir une nouvelle transformation, et ainsi de suite.
p.352La représentation matricielle nous aide donc à comprendre l’extraordinaire complexification du champ anthropo/social. Il y a un certain nombre de cellules des matrices que j’ai volontairement laissées vides car, soit les niveaux qu’elles expriment n’existent pas encore, soit j’en ignore les modalités.
p.353Ces matrices aident également à mieux saisir la grande complexification de l’information d’un individu dans la société. Toutes ces cellules correspondant à des changements de niveaux de comportements. Plus l’information anthropo/sociale se poursuit, plus le nombre de cellules augmente, et donc plus l’apprentissage des individus devient complexe. Aucune de ces cases ne doit être oubliée, vide ni, surtout, confondue ; non pas pour d’obscures raisons logico-mathématiques, mais parce que, tôt ou tard, cela conduit à une catastrophe ou à une impasse. Nous verrons plus tard quelles sont les confusions engendrées par ce qu’on a appelé les régimes totalitaires ou bureaucratiques.
p.354Afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté dans la terminologie, je rappelle la signification des concepts employés, concepts qui peuvent se combiner au cours de la représentation matricielle.
1.
Niveau anthropo/sociologique Famille
Niveau le plus simple de l’information anthropo/sociale composé d’un seul niveau sociologique : le niveau familial lui-même composé d’au moins une femme et un homme avec des enfants.
Dans la société actuelle, niveau Famille étatique, voire interétatique, la protection de la mère pendant l’allaitement et la première éducation des enfants n’est plus assurée par un homme mais par divers services sociaux (garderie, école, Sécurité sociale, etc.). Ainsi l’apparente simplification de la famille actuelle ne doit pas faire oublier qu’elle repose avant tout sur une formidable complexification des interactions entre les individus ainsi que des artefacts ou media.
2.
Niveau anthropo/sociologique Clan
Deuxième niveau, composé d’un ensemble de familles. La notion de clan est donc uniquement logique et ne préjuge en rien de la forme que cette unité sociologique peut prendre.
3.
Niveau anthropo/sociologique Village
Troisième niveau, composé des niveaux sociologique clanique et familial. Là encore, il s’agit d’un concept logique. Ainsi le Village du niveau étatique est une ville ou une métropole.
4.
Niveau anthropo/sociologique Nation
Quatrième niveau, composé des niveaux sociologique urbain, clanique et familial.
5.
Niveau anthropo/sociologique état
Cinquième niveau, composé des niveaux sociologiques national, urbain, clanique et familial.
6.
Niveau anthropo/sociologique Interétat
Sixième niveau, composé de tous les niveaux sociologiques précédents.
p.355Ainsi, prenons deux exemples de lecture de la matrice III : la cellule Nation/étatique indique la forme du niveau sociologique national dans le niveau état de l’information anthropo/sociologique. La cellule Famille/interétatique indiquera la forme du niveau sociologique familial, alors que le niveau anthropo/sociologique interétatique est en cours d’expérimentation.
p.356Revenons maintenant, pour terminer aujourd’hui, à l’information organique. Nous pourrions également construire des matrices organiques dans lesquelles nous verrions comment l’information gustative est une complexification du métabolisme bio-chimique : transformation des molécules liquides ; comment l’information olfactive est une complexification de la respiration : transformation des molécules gazeuses, présente déjà dans les organismes primitifs ; et ainsi de suite. Et nous nous rendrions compte que l’œil est une information organique qui consiste en l’utilisation des différences électromagnétiques (lumineuses) pour complexifier justement l’information organique : l’information lumineuse existe chez les plantes sous la forme de la photosynthèse, et les chez les animaux sous la forme de la vision qui est une modalité plus complexe de la photosensibilité. L’œil contient en effet des pigments photorécepteurs composés de caroténoïdes, transformation de la chlorophylle. La chlorophylle est, en quelque sorte, l’ancêtre de notre œil.
p.357L’information conceptuelle se trouverait ainsi, dans l’organisme complexe comme le nôtre, au niveau le plus complexe, mais nous aurions sa forme la plus simple, au niveau des organismes les plus simples. Par exemple, la cellule est un ensemble d’organites tels que le noyau, les chromosomes, les mitochondries, et le réticulum, les dictyosomes, les ribosomes, etc., qui constituent ce qu’on appelle le cytoplasme. Nous devrions considérer ces organites comme les niveaux d’information de la cellule. Et le plus complexe de tous, je ne saurais dire lequel, est la forme la plus simple de l’information conceptuelle organique, forme embryonnaire qui donnera le système nerveux, puis le cerveau, puis le néo-cortex.
p.358Ainsi se vérifie une fois de plus notre théorème, si nous l’appliquons au développement de l’intelligibilité. Il s’énoncera ainsi : l’intelligibilité des formes/mouvements complexes informe l’intelligibilité de ceux qui les précèdent dans l’information. De même, en histoire c’est toujours l’époque présente qui informe les époques précédentes.
p.359Les considérations précédentes sur la possibilité de construire des matrices organiques est une proposition et un objectif de recherche ; le contenu suggéré précédemment pour celles-ci est, bien entendu, seulement indicatif. Il n’est pas de notre propos ici d’approfondir ce point.
p.360Une autre application des matrices permettrait de trancher entre les deux grandes théories de l’évolution : celle de Darwin avec les mutations fortuites et celle de Lamarck avec l’hérédité des caractères acquis. Elle permettrait aussi de reposer d’une façon cohérente le dilemme entre l’inné et l’acquis.
p.361Soit la matrice suivante (fig. 2.9) que j’appellerai socio/organique puisque les lignes exprimeront les niveaux d’information socio/organique de l’individu, et les colonnes exprimeront les niveaux d’information organique suivants (organe, cellule, noyau, chromosome, ADN, séquence nucléique, molécule). Je ne remplirai que les deux premières lignes de la matrice.

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Figure 2.9 - Matrice socio/organique : information organique et information socio/organique des individus.
p.362Que constatons-nous ? Que l’apprentissage de l’individu, qui exprime le niveau d’information socio/organique le plus complexe, consiste à créer, comme nous l’avions déjà fait remarquer, de nouveaux niveaux d’information (rappelons-nous l’exemple de l’apprentissage du violon).
p.363Ainsi, de même que pour le champ anthropo/social, chaque nouveau niveau d’information transforme relativement/sélectivement (les deux concepts ont fusionné dans l’information générale) l’ensemble des niveaux du champ, de même, dans l’organisme, le processus d’apprentissage complexifie relativement/sélectivement l’ensemble des niveaux d’information de l’organisme y compris bien sûr jusqu’au niveau chromosomique, et même en deçà, puisque aussi bien, il ne peut y avoir de limites.
p.364Au cours de ce processus d’information organique et socio/organique individuel, nous ne rencontrons ni barrière de Weismann, ni code génétique, mais une série de niveaux qui constitue autant de « barrières » si l’on veut, ou même de « codes » relatifs. Il faut donc, là encore, appliquer notre logique.
p.365L’information de chaque niveau par « rétroaction » non cybernétique (puisqu’il ne s’agit pas de conserver mais de complexifier), s’effectue aussi par sélection séquentielle. Et cette sélection/information est imprévisible par définition à chaque niveau.
p.366Ainsi, cette proposition permet de trancher entre Lamarck et Darwin. L’hérédité des caractères acquis était une bonne intuition qui n’avait pas encore les moyens de son explication. L’apprentissage de l’individu s’exprime jusqu’aux séquences les plus simples de l’organisme, mais selon la même logique que l’apprentissage lui-même.
p.367Lorsque nous développons de l’habileté au violon, l’information que l’organisme a reçue par cet apprentissage franchit successivement toutes les « barrières » que constituent les niveaux de celui-ci. Et au cours de ce processus, chaque niveau opère sa propre information/sélection/etc. ( gI (, et c’est le résultat de cette suite séquentielle qui informe les gamètes.
p.368Ainsi donc, une gamète d’enfant est nécessairement différente d’une gamète adulte, et cette dernière d’une gamète de vieillard. L’apprentissage de l’individu a contribué à cette transformation. Et plus l’individu se transforme par apprentissage, plus ses gamètes se transformeront relativement, selon notre logique. Mais les séquences retenues ne sont pas davantage prévisibles que les séquences kinésiques que notre organisme retiendra au cours de votre apprentissage du violon. C’est pourquoi l’hérédité, comme l’apprentissage, n’est ni prévisible ni le résultat d’un hasard.
p.369La représentation matricielle ne doit cependant pas nous faire perdre de vue qu’elle est un instrument, une technique d’intelligibilité mais non l’intelligibilité elle-même. En effet, chaque « cellule » d’une matrice est une matrice d’un niveau d’information plus simple. Par exemple : la cellule Familial/ somatique de la matrice II contient une matrice IV, qui contient elle-même…. etc., conformément à notre théorème de départ. Chaque cellule n’est donc pas une case fixe et déterminée, mais un niveau d’information du phénomène le plus complexe qui soit dans lequel les individus naissent, s’impliquent, créent, se transforment, souffrent et meurent…
p.370{ Le cours se terminait mais un étudiant posa une question. }
p.371Vous êtes allé un peu vite pour moi dans la résolution de la querelle entre les darwiniens et les lamarckiens. Pouvez-vous reprendre un peu car je ne saisis pas où réside la ou les différences entre les deux points de vue ?
p.372– Très volontiers ! Il est vrai que les différences sont quelquefois mal définies et surtout volontairement confuses.
p.373Commençons par Darwin ! L’idée fondamentale de Darwin se présente en deux points dont l’un se divise en deux étapes. La première étape de ce second point est que les changements ou les différences qui apparaissent au cours de l’évolution s’opèrent au hasard et sans téléologie. La seconde étape c’est qu’une fois les changements apparus dans une population, ceux-là sont soumis à la sélection naturelle qui, cette fois, oriente le processus dans le sens qu’elle accordera davantage de succès dans la reproduction des populations qui auront opéré les changements bénéfiques. On voit immédiatement que cette idée est tautologique, puisque succès, bénéfices et reproduction sont interchangeables.
p.374Cela est en fait, comme l’a souligné Stephen Jay Gould, un simple transfert dans la biologie de la vieille idée qu’Adam Smith avait développée pour expliquer rationnellement l’économie libérale. Selon celle-ci, l’équilibre et l’ordre dans la nature ne sont pas dus à l’intervention de la divine providence ou à une loi générale, mais à la lutte des individus pour leur propre existence ou pour acquérir des bénéfices. Wilson, le sociobiologiste, dira plutôt que c’est pour la transmission de leurs gènes à leur progéniture.
p.375Le premier point de l’idée de Darwin est que tous ces changements s’opèrent graduellement et de manière continue. Mais personne ne sait ce que graduellement veut dire. En tout cas, cela a conduit les naturalistes à entretenir une querelle qui me semble stérile et qui est celle de savoir si les mutations se sont faites par grands sauts, par petits sauts ou graduellement. C’est un peu comme si les astronomes se demandaient : comment se fait-il qu’il n’y ait rien entre Vénus et la Terre ? Les sauts entre les planètes sont-ils graduels, continus, ou ponctués (pour reprendre l’expression de Gould) ? Ou encore le saut entre la mécanique newtonienne et la relativité générale est-il grand, petit ou autre ? Ils sont comme ils sont.
p.376Quant à Lamarck, et contrairement à Darwin, il pensait que l’évolution était orientée vers une complexité croissante, ce qui est sa remarquable idée comme nous l’avons vu. Mais il a aussi dit que l’évolution n’est pas le fait du hasard mais d’une réponse volontaire, si je puis dire, aux besoins ressentis par les organismes face aux changements de leur environnement. Cette idée a été reprise plusieurs fois depuis. Ces deux idées ont été très précieuses. Quant à l’hérédité des caractères acquis, Darwin, tout comme Lamarck, y croyait, mais chacun selon des modalités différentes. Pour Lamarck, l’hérédité était directe, c’est-à-dire qu’un organisme transmettait directement les changements à sa descendance. Pour Darwin, cette transmission s’opérait indirectement selon les deux étapes que nous venons de voir.
p.377Il faut retenir une autre chose que nous avons déjà vue mais qu’il convient quand même de rappeler : les deux approches s’appuient sur la même idée générale, que nous avons justement remise en cause, selon laquelle l’évolution est conduite par une adaptation progressive ou subite des organismes aux changements stochastiques de l’environnement. Les organismes perçoivent les changements de l’environnement et répondent à ces changements en se transformant. Voilà l’état de la querelle !
p.378Dans l’évolution que je propose, ou plutôt, dans l’information organique, Darwin et Lamarck sont donc à la fois conservés et transformés l’un et l’autre. Nous avons vu comment retenir l’idée de complexification croissante et irréversible de Lamarck, comment conserver l’idée de Darwin de sélection naturelle tout en la transformant aussi. Mais nous avons dû nous émanciper du concept paradoxal d’adaptation ainsi que de celui de hasard. Nous avons transformé l’idée de transmission des caractères acquis en la combinant à la sélection relative selon les niveaux d’information de l’organisme. Et ainsi la sélection naturelle ou l’information s’opère alors à chacun des niveaux d’information de l’organisme, depuis les idées qu’il produit, les changements des séquences kinésiques qu’il exprime à travers ses apprentissages divers, les changements de ses organes, de ses cellules, et ainsi de suite, et tout cela relativement/sélectivement selon le niveau d’information considéré comme nous venons de le voir avec la représentation matricielle. La sélection au niveau des cellules n’est pas la même qu’au niveau chromosomique, qui est différente de celle du niveau « génétique », et ainsi de suite.
p.379Mais nous avons introduit aussi la notion d’impasse qui est complémentaire à celle d’information/sélection/complexification. C’est cette notion qui nous permet de ne pas envisager la sélection naturelle comme la lutte entre les individus, voire les espèces pour leur propre descendance car, à ce jeu, les bactéries sont encore les championnes et on débattra longtemps encore, dans cette perspective, des raisons de la disparition des dinosaures alors qu’ils avaient assuré, avec le succès que l’on sait, leur reproduction pendant 150 millions d’années.
p.380Mais nous avons vu aussi que la quantité d’années n’était pas significative pour l’intelligibilité. Seule la poursuite du processus doit être prise en compte. Or les dinosaures ont poursuivi sans relâche une voie qui les a conduits à une impasse. Qu’ils aient développé l’homéothermie — c’est-à-dire la capacité de maintenir leur organisme à une température constante contrairement aux autres reptiles — ou non, peu importe. Ils devinrent des monstres et c’est cela l’essentiel, si je puis dire. Mais ne rions donc pas trop des dinosaures. Car, pendant qu’ils régnaient impérieusement, les tout petits mammifères attendaient leur heure. La question que nous devons plutôt nous poser est alors la suivante : à quoi repère-t-on la monstruosité ? Ou, encore, comment savoir si nous ne sommes pas nous-mêmes, les êtres humains, en train de devenir des monstres ou si nous ne sommes pas engagés dans une impasse ?
p.381Il n’y a aucun moyen de le savoir. Et quand bien même il y en aurait, cela serait trop tard. Car il est illusoire de prétendre que nous pouvons réorienter notre évolution tout au moins dans ses grandes lignes. Si nous sommes dans une situation comparable à celle des nénuphars de la fable qui se reproduisent chaque jour à raison d’un nénuphar par nénuphar et si la surface de l’étang est couverte en 100 jours, au 95e jour tout semble encore se passer parfaitement. Seulement 3% de la surface est couverte. Si les nénuphars acquièrent trois autres étangs identiques, le 102e jour les quatre sont recouverts. Dès le départ, c’est donc perdu, puisque, comme nénuphar, on ne peut pas modifier son propre rythme de reproduction. Il faut plutôt comprendre que la multiplication ou la reproduction n’est justement pas la loi de l’évolution. La loi de l’évolution — ou de l’information — est, non pas la reproduction du même, mais au contraire la création de différences.
p.382Ce n’est donc pas ce qui assure sa descendance qui « gagne », bien qu’il n’y ait rien à gagner. Mais c’est ce qui poursuit le processus d’information. Qui n’avance pas recule par rapport à ce qui continue d’avancer. Les mammifères ont continué d’avancer, en « déposant » d’autres brevets naturels comme l’homéothermie, par exemple, qui leur permettait d’explorer davantage d’espace tout en résistant aux variations de température et, surtout, le brevet de maintenir l’œuf dans le ventre de la femelle qui permettra un prodigieux accroissement de l’apprentissage des petits. Mais nous n’en finirions pas de raconter cette merveilleuse histoire qui est aussi la nôtre.
p.383Votre théorie, l’information générale, ne présente donc pas la lutte pour l’existence ou la compétition acharnée comme le fer de lance de l’évolution ?
p.384– Nous avons vu, au contraire, que la rivalité n’est qu’un des sept niveaux de l’information sociale par exemple. L’information organique, puis l’information anthropo/sociale, expriment la poursuite du même processus.
p.385Je voudrais, avant de terminer pour aujourd’hui, faire un petit aparté philosophique. Cette théorie a plusieurs parentés avec celle que Spinoza énonce dans l’*Ethique*. En voici une ! Dans l’*Ethique*, Spinoza énonce une théorie immanente de la nature débarrassée du sens. Voici ce qu’il dit dans la préface de la quatrième partie :
p.386…la nature n’agit pas pour une fin ; cet être éternel et infini que nous nommons Dieu ou la Nature agit avec la même nécessité qu’il existe… N’existant pour aucune fin, il n’agit donc aussi pour aucune ; et comme son existence, son action n’a ni principe, ni fin.
p.387Le sens de l’information générale, qui est irréversible, est lui-même dépourvu de sens. Il n’a aucune finalité, aucune signification, ni aucune valeur…
p.388

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