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Pour une théorie de l'information générale
II L’information organique et anthropo/sociale (cours)

    Chapitre 1    
L’information organique
2008-03-29 / 2009-08-10


Pages :   1    2    3 

1.1 Première séance : l'évolution des organes

p.1N’Guo avait passé l’été à travailler à la rédaction d’articles destinés à différentes revues spécialisées. Maintenant, il avait repris ses cours à l’université. Ceux-ci se déroulèrent assez bien. Et ses propositions semblaient rencontrer un fort écho chez les étudiants. Il commençait à savoir comment s’y prendre pour déclencher « la révolution de pensée » — comme Einstein avait dit — qu’il envisageait. Mais cela lui demandait du temps pour s’expliquer. Un article n’était pas suffisant. Un séminaire était trop court, un cours complet c’était bien, un livre était le mieux, mais les gens passaient de moins en moins de temps à la lecture attentive. Le monde moderne exigeait des textes courts et rapidement lisibles. N’Guo s’était rendu compte que cette manière de voir les choses reposait sur la confusion entre la forme et l’idée. La plupart du temps, on s’imaginait que la compréhension dépend de la présentation d’un texte, de la manière dont celui-ci est agencé. On pense donc qu’il existe une forme immuable et appropriée pour exposer n’importe quelle idée. C’est comme si on s’avisait de penser qu’il n’y a qu’une seule manière de peindre, de jouer de la musique ou de faire des mathématiques. Mais, surtout, cela reposait sur l’idée qu’il voulait justement remettre en cause et selon laquelle il existe des problèmes à résoudre et qu’il n'y a toujours qu’une seule manière de proposer des solutions. Il n’y aurait donc aucun rapport entre l’exposé d’un problème et le problème lui-même. Mais N’Guo pensait justement qu’il y avait un rapport. Il réfléchissait encore sur ce rapport d’ailleurs. Pour le moment, il s’était arrêté à l’idée que ce que nous nommons message repose sur la même illusion que ce que nous nommons temps. C’est-à-dire, pour ce qui concerne un temps, que nous oublions de rappeler la relativité ou la relation qu’il entretient avec un espace : ce qui s’exprime, suivant le cas par un espace/temps, une vitesse, un rythme, une fréquence, un seuil, une sélection, une bifurcation ou une constante. Et, pour ce qui concerne le message, nous omettons le medium. Et le message/medium est toujours lui-même déterminé par un autre message/medium, et ainsi de suite.
p.2Ainsi, lorsque nous décidons de dire que le « message » est expressément ceci plutôt que cela, il s’agit non pas d’un effet mécanique, d’un reflet du message/medium sur l’individu, mais bien plutôt d’une sélection de message/medium effectuée par l’individu de tous les « messages » possibles.
p.3Pour illustrer ceci, on pourrait prendre le cas d’un individu souffrant de paranoïa qui, dans un magasin, se retrouverait dans la situation où une vendeuse s’approcherait de lui avec un air affable en disant : « Que puis-je faire pour vous ? » Mais il ne pourrait pas dire s’il s’agit d’une « professionnelle », d’une invitation amoureuse, ou encore si on a remarqué quelque chose d’anormal dans son comportement qui inciterait à proposer de l’aide. Cet individu se trouverait dans l’impossibilité d’effectuer une sélection de « message » — ce qu’on appelle en fait déterminer un sens, car il ne percevrait pas le contexte, et de ce fait il isolerait le soi-disant message du medium qui est, ici, le magasin. Il ne pourrait donc pas savoir que, dans un magasin, les vendeuses se comportent de cette façon pour inciter les clients à l’achat.
p.4Déterminer un sens, c’est exactement sélectionner un niveau d’information. Cette sélection peut être juste ou fausse, bonne ou mauvaise, ou ni l’une ni l’autre. Par exemple, si la vendeuse lui plaît, un individu peut faire semblant de prendre la phrase de la vendeuse pour une invitation amoureuse. Et ainsi de suite.
p.5Il faut bien noter que tout cela n’est aucunement concevable et intelligible dans la vision shanonnienne de la communication et de l’information. Car la théorie de l’information de Shannon, tout comme la cybernétique de Wiener, ne sont pas des théories de la différenciation, des théories du changement, mais, au contraire, des théories de la transmission du même. Selon le modèle suivant :
Figure 1.1 - Le concept paradoxal de transmission
p.6 Ce qui importe c'est évidemment de saisir les changements que signifient les processus d’« émission » et de « réception », ce dernier étant, surtout, une nouvelle émission. Et cette dernière n’est pas une « réaction équivalente » à l’« émission » première. En fait, cette équivalence entre émission et réception repose sur le même modèle que l’équivalence entre action et réaction dans la mécanique newtonienne. Il ne doit rien se passer d’autre entre les deux événements que la simple transmission du même. C’est ce qui explique que le monde avait été envisagé comme réductible à des équations, c’est-à-dire à un processus réversible. Les cybernéticiens et les théoriciens de l’information n’avaient pas encore fait leur révolution relativiste. Les trois cours qui suivent traitent surtout des dernières propositions de N’Guo sur les processus d’organisation et de socialisation.
p.7Cette première séance, commença N’Guo, sera consacrée à vous exposer une nouvelle intelligibilité des grands niveaux de l’information organique et de l’évolution des organes. Nous nous appuierons désormais sur l’axiomatique, que nous supposerons connue et, pour la commodité de l’exposé, dès que j’utiliserai les concepts de complexification, de sélection, d’accélération, de différenciation, de quantification, même séparément, il faudra toujours les comprendre conjointement comme dans l’axiome 3. Le terme ( gI ( désignera donc les cinq concepts fusionnés, autrement dit le groupe intelligible de l’axiome 3.
p.8Au cours de l’information organique, les êtres vivants se sont complexifiés en créant des organes de plus en plus complexes intégrés dans des organismes eux-mêmes, bien sûr, de plus en plus complexes aussi, et de plus en plus diversifiés. Laissons de côté l’évolution végétale, qui n’est pas notre propos ici, et considérons que l’évolution animale a ouvert parallèlement deux grandes avenues : les invertébrés tout d’abord, qui donnèrent les vers, les coquillages, les crustacés et les insectes, et les vertébrés ensuite qui donnèrent les mammifères, les primates puis l’espèce que nous nommons homo sapiens.
p.9Ces grandes lignées ou phylum constituent, du point de vue de l’information générale, les grands niveaux de l’information organique. L’information organique s’arrête donc à l’homo sapiens car, comme nous allons le voir, cet homo sapiens est, à la fois, le dernier niveau de l’information organique et un nouveau niveau d’information, l’information anthropo/sociale.
p.10Toutes les espèces qui parsemèrent ces deux grandes avenues expriment autant de tentatives, comme d’ailleurs les autres dont nous ne parlons pas, de poursuivre l’information. Une seule voie cependant, parmi toutes celles qui ont été prises dans l’extraordinaire et merveilleuse multiplicité des espèces, est cependant parvenue à créer un autre type de complexification qui a permis la poursuite de celle-ci sous d’autres formes encore, dont nous parlerons plus loin : la société ou plutôt, pour éviter les concepts cristallisés de la métaphysique, le processus de socialisation.
p.11Cette voie est celle qui a conduit de la première bactérie à l’*homo sapiens*. Cela signifie, conséquemment, que toutes les autres voies sont, en quelque sorte, des impasses à cette poursuite. Le terme d’impasse est ici, comme nous l’avons vu précédemment, un terme logique qui ne préjuge en rien de la beauté des formes animales que l’on observe ; au contraire, cela nous rend encore plus sensibles à la « structure qui relie ».
p.12Toutes les espèces animales, en effet, semblent se « reproduire » de manière relativement identique à elles-mêmes (si l’on ne tient pas compte de l’intervention de l’homme qui, d’ailleurs, ne crée pas d’espèces nouvelles) à l’intérieur d’une niche écologique spécifique et à l’intérieur également d’un seuil de variation spécifique permettant une certaine variété de comportements.
p.13Nous remarquons alors un point fondamental : chaque individu de chaque espèce « consomme » des éléments organiques qui le précèdent dans l’information. Ce qui est normal puisque le complexe est issu du simple. Cependant, le terme de consommation cache en fait un phénomène naturel beaucoup plus fondamental encore que l’on retrouve à tous les niveaux de la complexification de la nature et que l’on pourrait énoncer ainsi : les formes dites vivantes, qui sont des formes de mouvements, se « nourrissent » des mouvements des formes qui les précèdent dans l’information.
p.14Ce à quoi il faut cependant ajouter que les formes de cette « consommation » se complexifient elles-mêmes au fur et à mesure que l’on monte dans l’échelle de la complexification. C’est ainsi que nous autres, êtres humains, consommons des animaux et des végétaux (c’est-à-dire les formes de mouvements qu’ils contiennent, afin de poursuivre les nôtres), plus complexes, de la même façon que la Terre se nourrit des mouvements du Soleil qui, lui-même, se nourrit des mouvements de notre galaxie et ainsi de suite.
p.15Un organisme, en général, est composé d’organes. Ces organes ne sont pas, bien entendu, disposés en vrac mais obéissent, pour constituer la formidable architecture organique, à un ordre de complexification déterminé. Au cours de l’information organique, les êtres dits vivants se sont développés par espèces en créant des organes de plus en plus variés permettant de créer des mouvements eux-mêmes de plus en plus variés. Les espèces évoluaient donc en poursuivant l’accroissement de cette variation ou différenciation.
p.16C’est ce que j’appelle la poursuite de l’information générale sous la forme organique. Mais la plupart des voies empruntées conduisaient, tôt ou tard, malgré les tentatives les plus émérites et les imaginations les plus débordantes, à une impasse. Quels sont ces mouvements ? Ils vont des déformations biochimiques des êtres monocellulaires avec consommation d’ions minéraux à la construction d’idées générales sur le monde qui motivent les êtres humains en société. Entre ces deux formes de mouvements, il y a, non pas une différence fondamentale de nature, puisque nous sommes tous dans la même nature, mais une prodigieuse différence de complexification.
p.17L’acquisition de formes de mouvements de plus en plus complexes est donc équivalente à l’acquisition d’organes de plus en plus complexes, ce qui signifie aussi, conformément à notre principe d’équivalence, de plus en plus rapidement.
p.18La remarque précédente nous conduit à reprendre une hypothèse formulée du temps de Darwin, par deux biologistes allemands, Karl Ernst von Baer et Ernst Haeckel. Le premier formula la « loi des états correspondants » issue d’une comparaison entre les embryons des vertébrés. Voici ce qu’il écrivait :
p.19Je suis tout à fait incapable de dire à quelle classe ils appartiennent. La similitude du mode de formation de la tête et du tronc de ces animaux est telle qu’il pourrait s’agir de lézards, de petits oiseaux ou de très jeunes mammifères. Les extrémités sont encore inexistantes, mais, même si elles étaient présentes, la première étape de leur développement ne nous apprendrait rien, étant donné qu’ils proviennent tous de la même forme fondamentale 1
p.20Puis, à partir des données de von Baer, Haeckel va proposer la théorie de la récapitulation selon laquelle « l’ontogénèse récapitule la phylogénèse ». Thèse géniale mais très controversée car elle ne reposait pas sur des arguments logiques solides mais sur une conception purement mécanique, darwinienne, de l’évolution. Essayons donc de la revoir.
p.21Nous avons noté que les formes complexes tiraient leurs mouvements des formes plus simples ; et que, plus nous montons dans la complexification, plus les espèces que nous rencontrons sont dotées d’une plus grande variation de mouvements en même temps que de formes (selon notre relation fondamentale forme/mouvement).
p.22Lorsqu’on observe le développement d’un individu d’une espèce, par exemple l’homme, à travers l’épigénèse (c’est-à-dire le développement de l’embryon après la rencontre des gamètes mâles et femelles), on constate cependant qu’il passe des formes les plus simples de la vie (la forme procaryote : sous la forme d’ovule et de spermatozoïde) à la forme la plus complexe, non pas en 3,6 milliards d’années, mais en neuf mois. Car, que nous le voulions ou non, nous sommes tous passés, les uns et les autres, de l’état de cellule procaryote à l’état d’embryon. Nous avons tous fait le chemin de l’évolution en quelques mois, dans un raccourci incroyable. Mais pas une récapitulation au sens de Haeckel, dans une accélération fulgurante, selon notre principe d’équivalence complexification ∫ accélération. C’est ce développement que j’appelle information organique au niveau de l’individu. L’épigénèse ne récapitule pas mécaniquement la phylogénèse mais refait, en accéléré, le chemin d’une des voies de l’information organique, selon l’espèce considérée, à travers la sélection/complexification/etc. des séquences informationnelles retenues au cours de cette information.
p.23Cela est encore une illustration de notre principe d’équivalence et du théorème proposé selon lequel un niveau d’information contient les éléments accélérés/sélectionnés/etc., au cours du processus, des niveaux qui le précèdent dans l’information.
p.24On remarquera que l’individu de l’espèce n’a, en fait, pas de « commencement ». Son information s’effectue par la création accélérée d’une succession de niveaux séparés par des seuils de transformation : gamétogénèse, épigénèse, naissance, apprentissages, mort. Pour un individu de l’espèce humaine, nous pouvons sélectionner les séquences suivantes :
p.25n : gamétogénèse : information organique unicellulaire (non sexuée) séquences d’ADN, cellule procaryote, eucaryote (gamètes).
p.26n+1 : épigénèse : information organique pluricellulaire (sexuée) fécondation, invertébré, vertébré, mammifère, primate, nouveau-né.
p.27n+2 : périgénèse : information socio/organique ; naissance, perte de la pilosité, station debout, marche, libération de la main, acquisition du langage, pensée conceptuelle, etc.
p.28Nous poursuivrons cette séquence de différenciation lorsque nous aborderons l’apprentissage.
p.29On peut voir que la gamétogénèse n’est pas elle-même un « début », mais un niveau d’information.


1. Baer, Karl Ernst von (1792-1876). Encyclopedia Britannica in Bateson, La nature et la pensée, 1984, p.174
p.30Abordons maintenant l’information d’un certain groupe homo de primates et l’information de ses organes dits sensoriels.
p.31L’organisme humain apparaît donc, logiquement, comme le plus complexe du règne animal et cela, quels que soient les organes de celui-ci que l’on considère et en particulier, comme nous allons le voir, ces organes que nous nommons sensoriels. Cette complexification, essayons d’en bien saisir les modalités afin de montrer comment des organismes doués de pensée et relativement autonomes parviennent à construire les formes/mouvements les plus complexes que nous connaissons : les sociétés.
p.32Nous pensons habituellement, conformément au dogme officiel du néo-darwinisme, que les espèces évoluent par mutation génétique fortuite sous la pression d’un environnement changeant. Comme nous avons vu précédemment l’écueil logique auquel ce principe conduisait, je voudrais simplement rappeler que ce dogme est un obstacle majeur à une intelligibilité globale des phénomènes naturels ; le phénomène d’hominisation compris. Mon point de vue est que l’organisme humain n’est pas davantage le résultat d’une mutation fortuite que le sont les autres espèces et les autres formes de la nature que l’on qualifie, à tort, d’inanimées puisqu’il n’y a rien dans la nature qui ne soit doté d’une forme spécifique de mouvements.
p.33Les êtres humains ont acquis leur uniformité organique, c’est-à-dire leur analogie spécifique, il y a environ 50 000 ans, selon les estimations actuelles, au cours d’une longue information d’une lignée d’hominidés que l’on évalue à environ 4 millions d’années. C’est au cours de cette longue information que cette espèce va inventer une autre manière de poursuivre le processus dont nous parlons et que nous avons caractérisé par un accroissement des variétés de formes de mouvements.
p.34Un groupe d’hominidés va créer une forme de communauté nouvelle qui ne pourra pas reposer, comme dans le cas des communautés d’insectes, sur la division organique des tâches, l’organisme des hominidés étant parvenu à un trop grand niveau de la complexification. Sa caractéristique fondamentale est un accroissement considérable, par rapport aux autres espèces, de son autonomie. En fait, ce que nous appelons la société inaugure, dans la nature, un nouveau niveau d’information, le plus complexe de tous. C’est au cours de ce processus qu’une certaine lignée d’hominidés va se transformer progressivement, de génération en génération (en 4 millions d’années, cela fait approximativement 200 000), y compris sur le plan organique.
p.35Ce sont les formes proto-sociales dont nous ne pouvons avoir qu’une idée rudimentaire à travers les découvertes paléontologiques (outils, cultes des morts, coopération, etc.) qui vont permettre à ces primates de gagner la station debout, de libérer progressivement la main de la marche, d’abandonner la pilosité, et ainsi de suite. Cette « perte » de la pilosité est en fait le produit d’un gain considérable à un autre niveau : celui issu des formes d’interaction engendrées par le développement progressif de la socialisation.
p.36L’homme, contrairement à ce que nous pensons habituellement, n’est pas apparu sous l’effet d’un quelconque accident génétique, malheureux ou non, suivant les points de vue. L’organisme humain, tel qu’il est aujourd’hui, est le résultat d’une longue évolution socio/organique au cours de laquelle il a créé les caractères uniques que nous lui connaissons aujourd’hui, lesquels ne sont pas définitifs.
p.37Les grands singes actuels vivent tous en communauté mais leur information a été bloquée parce qu’ils se sont engagés dans une série d’impasses organiques. Ils ont développé des membres inférieurs quasiment identiques aux membres supérieurs. On dit souvent que les grands singes sont dotés de quatre mains. En réalité, ce ne sont pas des mains au même sens que des mains humaines ; nous verrons cela dans le prochain cours. Mais le fait qu’ils se soient dotés de proto-mains, disons, aux membres inférieurs, les a empêchés de développer la station debout, indispensable à la libération de la main des membres supérieurs, elle-même indispensable au développement de l’outil, de la société, de l’intelligence et donc de la complexification de l’apprentissage.
p.38Ce point de vue, non orthodoxe, permet de résoudre bien des problèmes épineux qui se sont perdus dans les limbes de la métaphysique. L’homo sapiens est, en fait, un homo socialis. Mais surtout, l’homo sapiens n’EST pas, il poursuit son information.
p.39Aristote avait déjà noté cela depuis longtemps. Le problème est que, faute d’une théorie générale qui englobe toutes les formes de l’évolution et pas seulement les formes organiques, nous n’avons pas su réaliser que l’évolution organique des espèces vivantes était la poursuite d’un processus entamé par les formes non vivantes (mais pas pour autant inanimées) et que la société était également la poursuite, sous des formes également plus complexes, de l’évolution organique. Ce sont ces formes complexes de l’évolution que nous appelons sociétés qui nous préoccupent tous aujourd’hui mais il me semble illusoire de vouloir y comprendre quoi que ce soit si nous ne savons pas faire le lien entre le monde social, le monde organique et le monde, improprement dit selon moi, physique.
p.40L’évolution organique de l’homo socialis va donc se développer de telle sorte que la totalité de son organisme va se modifier au cours de l’évolution proto-sociale. Il va se développer jusqu’à un certain seuil. C’est ce seuil qui a été atteint il y a environ 50 000 ans. Cela nous amène donc à formuler une autre hypothèse.
p.41Selon les recherches paléontologiques actuelles, il semble qu’il y aurait eu, en des époques différentes, plusieurs groupes d’hominidés ayant déjà développé des formes proto-sociales. Mon point de vue, qui ne remet aucunement en question ces observations est que, à un certain « moment », un seul de ces groupes a supplanté tous les autres, les autres ayant dû s’engager dans des impasses. C’est de ce groupe dont nous sommes tous issus. Nous ne savons pas actuellement d’où ce groupe est parti pour effectuer sa dispersion sur l’ensemble du globe. Mais une chose m’apparaît certaine, c’est de ce groupe, et de celui-ci seulement, qu’est issue la société humaine. Il ne s’agit donc pas ici de la lignée des hominidés retracée dans la savane du Kenya il y a 4 millions d’années environ. Le groupe dont je parle est celui qui a franchi un seuil informationnel il y a 50 000 ou 100 000 ans.
p.42Autrement, on ne peut comprendre que tous les êtres humains soient encore tous analogues, c’est-à-dire qu’ils constituent une espèce unique qui se caractérise par l’interfécondabilité de tous ses membres. Il a donc fallu qu’un groupe proto-humain se dégage de l’information organique pour entamer sa différenciation sociologique. D’une certaine façon, le racisme repose sur une incompréhension de ce qui distingue l’espèce humaine des espèces animales et sur une confusion entre la différenciation sociologique et la différenciation des espèces. Je compte m’expliquer longuement sur ce problème extrêmement important, surtout dans la période actuelle.
p.43Ce seuil atteint, la société va entamer un processus d’accélération croissante de sa complexification, processus que l’on a divisé arbitrairement en préhistoire et histoire mais qui a donc commencé bien avant. Or, si notre organisme est le produit de la socialisation en même temps que celui-ci contribue à la complexifier, le point central qu’il nous faut maintenant étudier est le suivant : comment ces organismes tous analogues entrent en interaction pour construire une société qui ne cesse plus d’évoluer ?
p.44Nous sommes aujourd’hui saturés d’un mot dont personne ne cherche à définir le sens et dont tout le monde croit que le sens est bien clair : la communication. Je voudrais montrer combien ce terme recouvre des problèmes complexes et combien, la plupart du temps, nous nous fourvoyons en pensant être certains de son sens. Je vais ainsi être contraint de faire œuvre iconoclaste en affirmant que, contrairement à l’opinion commune aussi bien qu’à celle des spécialistes, les êtres humains ne communiquent pas ! Et, pour expliquer mon point de vue, considérons cette petite fable zen que j’ai imaginée pour la circonstance.
p.45« Un élève désire apprendre le jeu de ping-pong. Il décide de prendre des cours avec un maître. Celui-ci lui enseigne la meilleure façon de jouer, celle qui lui permettra de vaincre tous ses futurs adversaires.L’élève est opiniâtre. Il devient vite l’égal du maître. L’élève, en effet, gagne toutes les parties qu’il dispute avec ses collègues. Tous décident donc de prendre des cours avec le grand maître qui l’a enseigné. Finalement, chacun acquiert l’habileté du maître et de l’élève, et aucun ne peut plus vaincre l’autre. Chaque joueur connaît le jeu de tous ses adversaires potentiels, ses feintes, ses esquives, ses coups, ses ruses, et dès qu’une partie s’engage, c’est un échange sans fin qui se poursuit sans qu’aucun point ne soit marqué de part et d’autre. Il n’y a plus de jeu possible, le monde et toute la nature s’arrête. »
p.46Cette fable est une illustration du paradoxe auquel conduisent toutes les idées actuelles que nous avons sur la nature de la communication humaine et même de la communication en général puisque aussi bien ce concept est employé dans pratiquement toutes les disciplines scientifiques. Ce modèle de la communication est issu conjointement de la théorie cybernétique de Wiener, de la théorie de l’information de Shannon et de la théorie des systèmes de von Bertalanffy. Modèle mécanique utilisé par les publicitaires et tous les professionnels de la communication pour expliquer comment les choses se passent entre les individus. Emetteur, canal, récepteur, message. Rétroaction, homéostasie, perturbation, bruit, ordre, programme. Tels sont les maîtres-concepts de ce modèle. On envoie un message et, si le message est bien fait, il aura le résultat escompté. Qui est, selon nos spécialistes : « d’influencer le récepteur exactement comme l’émetteur l’a voulu. Si ce n’est pas le cas, c’est que votre message est malfait. Recommencez ! »
p.47Eh bien, si telle était la manière dont les êtres humains interagissaient en société, Hitler aurait gagné la guerre. Mais, plus fondamentalement, nous ne serions même pas humains. La communication dont on parle n’existe pas, et heureusement ! Les êtres humains ne communiquent pas car l’être humain dans sa société est doué d’une faculté qui empêche toute communication, au sens où l’on emploie ce terme habituellement,de s’exercer : l’apprentissage et la pensée. L’apprentissage exprime le processus d’évolution, c’est-à-dire d’information, de l’individu dans la société.
p.48Processus qui, comme tous les autres processus d’évolution de la nature, est un processus irréversible de complexification croissante. Processus qui ne peut s’exercer qu’en société, comme l’a montré la psychologie génétique, et qui n’existe dans le règne animal qu’à l’état rudimentaire. Les expériences d’apprentissage qui ont été faites ces dernières années avec les grands singes ont montré que l’apprentissage de ceux-ci ne peut aller au-delà d’un certain seuil de complexification. Il n’en est pas de même pour l’être humain, mais pas en tant qu’individu particulier, en tant que processus sociologique.
p.49L’apprentissage n’est donc pas une faculté abstraite de l’individu, c’est une caractéristique, disons informationnelle, de la socialisation qui n’est elle-même composée que d’individus. L’apprentissage, que j’appellerai aussi information sociale de l’individu, n’est pas une propriété organique de l’individu, c’est une propriété des différentes modalités d’interaction entre les individus.
p.50Sans ces interactions, pas d’apprentissage. Un bébé élevé par des animaux ne deviendra jamais un être humain. Et un animal sauvage élevé par des êtres humains cesse d’être sauvage pour devenir domestique. Nous voyons donc l’erreur logique des théories purement neurologiques de l’apprentissage. Nous reviendrons sur ce problème. L’apprentissage de l’individu, c’est-à-dire son information en tant que processus irréversible de complexification croissante, ne s’effectue que par des modalités spécifiques d’interactions entre les individus. C’est l’ensemble de ces modalités que l’on nomme société.
p.51L’évolution des individus et celle des sociétés se développent donc conjointement mais tout le problème est de comprendre comment ce processus s’effectue puisque, si la société n’est bien sûr composée que d’individus, la société n’est pas la même chose que les individus qui la composent. Ce qui va nous amener à construire une logique qui nous permettra de concevoir comment s’effectue l’information de la société — comment les formes sociales se construisent — grâce aux différentes formes d’interactions que les individus développent.
p.52C’est précisément là qu’interviennent de manière inattendue ce que nous appelons les organes sensoriels. La longue évolution de la société a engendré des individus doués d’organes spécifiques qui, selon les modalités d’interventions de ces derniers, participent à la construction de l’édifice social qui évolue, nous le savons maintenant,de plus en plus vite.
p.53Ce faisant, nous verrons que la société n’est ni la lutte de tous contre tous proposée par Hobbes, ni une dégradation malheureuse de la vie sauvage selon Rousseau, ni la poursuite d’un retour moderne à l’âge d’or mythique dans la vision de Marx.
p.54Et avant de parler des organes sensoriels, j’aimerais faire une remarque qui découle de ce que nous venons de voir. Pourquoi les animaux n’ont pas de problème de communication ? Les animaux, en effet, ne se posent pas la question de savoir ce qu’il faut faire pour « communiquer » le mieux possible avec leurs semblables. Eh bien, tout simplement parce que les espèces animales évoluent relativement peu. Parce que les animaux ne vivent pas en socialisation (les communautés d’animaux ne sont pas des sociétés humaines). Parce qu’ils ne font que répéter, relativement, d’une génération à l’autre, les mêmes mouvements, à l’intérieur, bien sûr, d’un éventail de variations de ceux-ci, éventail qui est propre à chacune des espèces considérées. Mais cela ne va pas au-delà.
p.55Les animaux donc, d’une certaine façon, « communiquent » parfaitement, dans le sens de Shannon et de nos publicitaires. Chaque individu de chaque espèce est titulaire du même éventail de comportements que l’autre. Et ainsi, ils ont tous, en commun, ce même ensemble. Montaigne disait très justement que communiquer c’est avoir quelque chose en commun. En ce sens les animaux communiquent bien puisqu’ils ont tous les mêmes choses en commun. Tous les comportements semblent connus de tous. Il n’en est pas de même, heureusement, des êtres humains. Les êtres humains ne communiquent pas tout simplement car ils s’informent en permanence. Ils évoluent, ils se transforment, ils développent, accroissent leur habileté, leur apprentissage, pensent à autre chose, créent des idées, etc. Les êtres humains ne communiquent pas car ils ne répètent pas ce qu’ils apprennent. Si tel était le cas, nous serions dans la situation de la fable zen de tout à l’heure. Les êtres humains ne communiquent pas car ils inventent des choses nouvelles, proposent des idées nouvelles, créent, imaginent en permanence.
p.56Undes thuriféraires de la théorie de la communication de Palo-Alto, bien connu et cité par tous, Paul Watzlawick, a dit quelque part la phrase qui entretient justement toutes les confusions : « L’homme ne peut pas ne pas communiquer ». Il faudrait plutôt dire : « L’homme ne peut pas ne pas s’informer », car il ne peut pas ne pas créer autre chose que ce qui existe déjà.
p.57Mais dire que les êtres humains ne communiquent pas ne signifie pas qu’ils ne sont pas en relation ou en interaction les uns les autres, au contraire. Les êtres humains ne peuvent pas vibrer à l’unisson comme les membres d’une espèce animale (encore qu’il s’agit là d’une image quelque peu schématique de la vie animale, mais fondamentalement elle est juste en ce qu’elle exprime une différence fondamentale avec les membres de la société humaine) car ils sont constamment en relation les uns les autres et que ces relations sont d’une telle complexité qu’elles incitent constamment les individus à se transformer.
p.58Les êtres humains ne sont jamais en état d’homéostasie, basée sur le principe de rétroaction, chère aux cybernéticiens de la communication qui oublient toujours de se regarder eux-mêmes. Et je ne parle pas des publicitaires ! Le monde auquel ils pensent est un monde mécanique qu’ils ne peuvent d’ailleurs même pas appliquer à eux-mêmes. Nous avons trop tendance à identifier le comportement des êtres humains à celui des machines qu’ils inventent. Au , le modèle archétypique de l’être humain était l'« homme-machine » de La Mettrie fondé sur la mécanique horlogère. C’était l’extension, à l’être humain lui-même et donc à l’univers tout entier, de l’animal-machine de Descartes.
p.59Aujourd’hui, certains physiciens nous proposent l’ordinateur comme modèle de l’homme, voire de l’univers, alors que les machines sont, en fait, comme nous le verrons, des accélérateurs de la complexification de la pensée et de la société 2.


2. Par exemple, Edward Fredkin, un des plus célèbres informaticiens américains, donne son point de vue au cours d'une interview d'un journaliste, Robert Wright, que ce dernier a intitulée : "Is the Universe a Computer? The controversal scientist Edward Fredkin argues that the universe is analogous to a computer programm designed to answer a question.", (Dialogue, 84, 2-1989, p.42-51).
p.60Si vous le permettez, commença N’Guo, nous allons tout d’abord soumettre à notre examen logique la vieille notion d’organe sensoriel.
p.61Le concept de « sens » ou d'« organe sensoriel » a ponctué toute l’histoire de la philosophie et des théories cognitives. La séparation des dieux et des hommes, puis celle du dieu créateur et de l’univers, ont conduit à penser, sur le même modèle, la séparation de l’esprit et du corps. L’esprit étant d’une nature particulière et le corps fonctionnant comme une mécanique. Depuis que l’idée d’évolution et que le paradigme mécanique newtonien ont été remis en cause au début du siècle, par la nouvelle physique, la nature est de plus en plus envisagée comme un processus de complexification croissante et irréversible même si cette idée ne s’accompagne pas encore d’un paradigme logique général. Ce que nous appelons « les sens » est encore, dans une large mesure, inspiré de métaphysique antique. Entre parenthèses, n’allez surtout pas croire que je parle de l’Antiquité en termes péjoratifs a priori. Je veux simplement dire que la métaphysique antique n’est pas plus efficace pour penser le monde actuel que d’utiliser le char à bœufs aujourd’hui pour se déplacer sur les autoroutes. Les couples d’opposition corps/esprit perdurent sous ceux, tout autant mystiques, de subjectif/objectif, sensible/rationnel, etc. Je voudrais proposer ici d’envisager les organes sensoriels à la manière dont nous avons commencé à concevoir les phénomènes. Car la notion actuelle d’organe sensoriel ne permet pas de répondre correctement aux deux questions fondamentales suivantes : Quelle est la différence entre un organe sensoriel et un organe non sensoriel ? d’une part et : Qu’est-ce que la pensée, dans l’organisme ? d’autre part.
p.62Les êtres vivants, au cours de l’information organique, ont créé successivement des degrés de liberté croissants qui s’exprimaient à chaque fois par la création d’une niche écologique spécifique. Nous avons vu que cette proposition est une remise en question du néo-darwinisme selon lequel l’évolution des espèces s’effectue par mutations stochastiques par rapport à un environnement en perpétuel changement. Ces mutations étant sélectionnées, en fin de compte, par l’environnement lui-même, celles qui y seraient le plus « adaptées » seraient les plus prolifiques.
p.63Cette idée d’un « environnement » tout-puissant préside encore à notre vision écologique. Nous avons vu qu’il n’y a pas d’un côté un environnement, et de l’autre des espèces qui s’y développent en s’y adaptant. C’est au contraire l’évolution des espèces puis celle des sociétés qui expriment justement les changements relatifs de l'« environnement ». Nous ne sommes pas posés sur la Terre comme des épiphénomènes. Nous sommes des transformations de la Terre : minéraux, océans, atmosphère, plantes, animaux et sociétés. En ce sens, la pensée écologique actuelle est encore une pensée magique, mythique, archaïque et mécanique, non relativiste. Ce que nous appelons l’environnement, l’eau, l’air, etc., est donc en fait un produit de l’évolution des minéraux, des espèces organiques elles-mêmes, végétales et animales, puis des sociétés. Et nous avions utilisé une image de la relativité générale en disant que chaque espèce exprime une certaine « courbure » de l'« environnement » mais, conformément à notre logique, il faudrait plutôt dire un certain niveau de l’information organique, ou encore, une certaine accélération/complexification/etc.
p.64On peut dès lors dire que, au cours du processus de l’information organique, chaque espèce nouvelle a constitué une transformation relative de ce champ, tandis que les espèces précédentes devenaient son « environnement », et ainsi de suite. Et pour la dernière espèce arrivant, en l’occurrence l’*homo sapiens*, c’est naturellement l’ensemble des espèces qui devenait alors son « environnement ».
p.65Vous avez pu remarquer, entre parenthèses, depuis le début de ce cours, que j’ai été conduit à proposer un certain nombre d’hypothèses non orthodoxes, eu égard aux dogmes en cours. Ce n’était nullement mon intention, je dois le dire, lorsque j’ai commencé ma recherche. Si j’avais dû savoir à l’avance où celle-ci m’aurait conduit, je n’aurais pas eu besoin de l’entreprendre. La recherche n’est nullement la découverte de quelque chose qui est déjà là mais, justement, comparable à l’apparition d’une espèce nouvelle, la poursuite d’un processus imprévisible.
p.66Ce que nous appelons les « organes sensoriels » sont en fait des organes qui participaient tous, selon les degrés d’évolution considérés, à cette émancipation progressive, à cet accroissement des variétés de mouvements. Comme nous n’allons pas refaire tout le trajet de l’information organique, attachons-nous à décrire l’organisme le plus complexe, suivant le principe : l’anatomie de l’homme donne la clé de l’anatomie du singe. Les organes constituaient donc les niveaux d’information des organismes ou des individus de chaque espèce. Niveaux qui se transformaient, se créaient, au fur et à mesure justement que l’information organique se poursuivait, c’est-à-dire que de nouvelles espèces apparaissaient.
p.67L’organisme humain est donc, lui aussi, un processus d’information, non pas seulement depuis sa naissance, dès que celui-ci entre en société, mais depuis sa conception, à travers l’épigénèse, et même avant, au cours de la gamétogénèse, mais cela nous entraînerait trop loin, puisque aussi bien le processus d’information n’a pas de commencement. Le développement de l’embryon est le premier processus d’information du nouvel individu. Il change donc de forme (il s’informe) très vite. Les séquences de nucléotides se différencient, les cellules se différencient, les organes se différencient jusqu’à un certain seuil. Au-delà de ce seuil, l’embryon devient subitement un nouveau-né qui va poursuivre son information d’une autre façon. Après la naissance, l’information organique de l’individu va se poursuivre sous une autre forme qui, elle, n’est plus seulement organique mais sociologique.
p.68L’information sociologique, après la naissance, va mettre à contribution de nouveaux organes qui ne s’expriment pas, eux, et c’est là le point essentiel, organiquement, c’est-à-dire par interaction entre les organes d’un organisme, mais sociologiquement, c’est-à-dire par interaction entre les individus d’une société. Les organes qui vont entrer en action à partir de la naissance, et qui vont prendre le relais de l’information de l’organisme (et qui va considérablement accélérer sa complexification), sont des organes d’un type nouveau par rapport aux autres développés dans l’utérus de la mère. J’appelle provisoirement les premiers : niveaux d’information organique, et les seconds qui, nous le verrons, recoupent en partie ceux que nous nommons organes sensoriels : niveaux d’information socio/organique.
p.69Désormais, les organes d’information socio/organique vont permettre la poursuite du développement des niveaux d’information organique. Ils vont même l’accélérer. Nous ne nous occuperons pas ici des niveaux d’information organique (cœur, foie, poumons, etc.). Mais nous allons essayer de considérer en détail les niveaux d’information socio/organique.
p.70Proposons-nous de réfléchir à la question : qu’est-ce qu’un organe sensoriel ?
p.71On dit généralement que c’est un organe qui nous permet de percevoir le monde extérieur. Admettons-le. Mais que dire de la différence qu’il y a entre écouter et voir ainsi que ce qu’il y a de commun entre ces deux fonctions « sensorielles » ? Et, ensuite, que signifie précisément le concept de perception ? Le problème n’est pas si simple qu’il y paraît. En fait, nous allons, encore une fois, aborder le problème d’une autre façon que l’ont abordé la physiologie et la philosophie traditionnelle. Mais posons-nous encore, au préalable, notre question de tout à l’heure : quelle est la différence entre un organe sensoriel et un organe non sensoriel ?
p.72Nous dirions normalement que les organes non sensoriels sont des organes qui ne sont pas, ou plutôt pas directement, en rapport avec l’extérieur. Mais il nous faut encore essayer de comprendre ce que peut bien signifier ce « pas directement ». En fait, les organismes les plus simples, tels que les bactéries et les algues bleues, qui ne sont pas dotés d'« organes sensoriels », au sens où nous entendons ce terme habituellement, sont quand même bel et bien en interaction avec le monde extérieur. Si nous considérons ensuite des animaux ou des plantes plus complexes, comme les eucaryotes, c’est-à-dire les êtres monocellulaires possédant un noyau, puis que nous continuions de monter dans l’information des espèces, nous constatons que les organismes se composent de plus en plus d’organes différents. Et ce que nous appelons les organes sensoriels n’apparaissent qu’à un certain niveau de complexification des espèces ou, selon la terminologie que je propose, à un certain niveau de l’information du champ organique.
p.73Le goût, l’odorat, le toucher, l’ouïe, la vue, correspondent en fait à une complexification des organismes. Encore un point. En quoi ces organes d’un type nouveau contribuent-ils à un accroissement de la complexification des espèces ?
p.74Non pas en ce qu’ils les mettent davantage en interaction avec le milieu extérieur, puisque nous venons de voir que mêmes les espèces qui ne sont pas dotées de tels organes vivent, c’est-à-dire se nourrissent, de mouvements plus simples qu’elles transforment dans leur métabolisme, mais en ce que chacun de ces organes inaugure, ou crée, un nouveau type de mouvements, ou une nouvelle forme de mouvement, c’est-à-dire une nouvelle information. Ce qui accroît, du même coup, la variété des mouvements disponibles pour les individus de l’espèce.
p.75Le terme d’organe sensoriel est donc, en fait, assez trompeur. Par conséquent, l’organisme s’informe en se dotant d’organes de plus en plus complexes. Les mouvements de chacun d’entre eux étant déterminés par ceux qui les précèdent dans la complexification mais, aussi, contribuant en retour à la poursuite de la complexification ou de l’information de l’ensemble. En fait, ce processus ne peut se comprendre que si l’on ne perd pas de vue notre logique générale. Ce qui caractérise l’évolution des espèces, c’est donc, schématiquement, l’apparition d’organes nouveaux, et de plus en plus perfectionnés, chez les individus de l’espèce.
p.76Nous voyons donc où se situe l’erreur logique dans la manière traditionnelle de considérer la perception à travers la notion d’organe sensoriel. Cela est un point très important et nous allons nous y attarder un peu.
p.77Qu’est-ce donc que percevoir ?
p.78Guy Lazorthes, professeur d’anatomie et de chirurgie du système nerveux, a écrit un livre, L’ouvrage des sens. Fenêtres étroites sur le réel, qui me servira de résumé pour ma démonstration3. J’utilise ce livre pour des raisons précises : j’ai eu l’occasion de faire une conférence, au cours d’un colloque en 1989, immédiatement après celle du professeur Lazorthes et, sans que je le sache auparavant, pour contredire systématiquement ce qu’il disait. Je suppose qu’il a dû en être choqué, et je m’en excuse auprès de lui. Mais, comme disait Bachelard, il n’y a de science que polémique.
p.79Dans ce livre, le professeur Lazorthes défend les points de vue traditionnels suivants que je considère désormais comme autant de confusions logiques :
1.
Les organes sensoriels informent l’organisme sur le monde extérieur.
2.
Les organes sensoriels ont une « puissance limitée » qui ne donne du réel qu’une image imparfaite.
3.
Les organes sensoriels sont donc des « fenêtres étroites ouvertes sur le réel ».
4.
Les organes sensoriels sont des intermédiaires entre le « monde extérieur » et l'« être vivant ».
5.
Les espèces perçoivent le monde extérieur chacune en fonction de leurs organes sensoriels.
6.
Certaines espèces ont des organes sensoriels plus complexes que ceux de l’homme.
7.
Il y a une multitude d’informations qui se déversent continuellement sur notre organisme et que nous ne détectons pas à cause de l’incomplétude de nos organes sensoriels.
8.
Le cerveau élabore une « réponse comportementale adaptée à la réalité » ou, tout au moins, à un aspect de la réalité.
9.
Nos organes sensoriels proposent une « traduction » de l’univers.
10.
Les réponses adaptatives à l’environnement commencent, dans l’évolution, avec l’apparition du cerveau.
p.80Pascal exprime la conception traditionnelle, encore en cours aujourd’hui, ainsi : « Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit. Les quantités extrêmes nous sont ennemies. Nous ne sentons plus, nous souffrons. »Les confusions ou les paradoxes auxquels conduisent cette manière de voir les choses ont été déjà examinés précédemment. Il n’est pourtant pas inutile de les rappeler. Par exemple : qu’arriverait-il (et, surtout, comment cela serait-il possible ?), si les organes sensoriels « percevaient » la totalité de ce que la philosophie appelle le « réel » ?
p.81Nous retombons dans le paradoxe du miroir que nous avons examiné précédemment. Voici donc mon point de vue. Les organes sensoriels sont des niveaux d’information de l’organisme. Chacun d’entre eux exprime une sélection, un seuil de transformation de celui-ci, défini par des seuils (nous examinerons ces seuils un peu plus loin).
p.82Les dix points que nous venons de relever sont une parfaite illustration de l’application de la théorie synthétique et des erreurs qu’elle engendre au sujet de la nature de ce qu’on entend par perception. Qu’est-ce donc alors que percevoir ?
p.83Nous pensons habituellement que percevoir est une activité de réception de quelque chose qui est déjà là, c’est-à-dire le « réel ». C’est exactement là où se trouve l’erreur logique. Car, pour voir, observer, sentir, toucher, et ainsi de suite, organiquement, il a bien fallu, d’abord, qu’un « environnement », c’est-à-dire précisément ce que la philosophie nomme le réel, crée des organes de plus en plus complexes, par exemple l’œil. Donc, l’œil est une création de ce « réel » — là. De même, comme nous le verrons plus loin, pour voir, écouter, sentir, etc., sociologiquement, il a bien fallu créer des techniques instrumentales de plus en plus complexes (longue vue, télescope, microscope, caméra, etc.). Nous pourrions encore ajouter que, pour se déplacer organiquement, il a bien fallu que se créent des squelettes articulés de plus en plus complexes (de la déformation ciliaire et membraneuse des procaryotes, jusqu’au squelette humain) ; et pour se déplacer sociologiquement, il a bien fallu créer des media de plus en plus complexes (chariot, automobiles, avions, fusées, etc.). Et c’est justement ce processus de différenciation qui constitue l’information.
p.84Le paradoxe du miroir se retrouve encore et nous le lisons ainsi : un « réel » crée un organe de perception pour qu’il se perçoive dedans. Un réel crée un réel. Nous voilà bien avancés ! Je reconnais qu’il est très difficile de s’extraire de ce point de vue. Pourtant, il est paradoxal. En fait, il faut considérer les niveaux d’information de l’organisme dans l’organisme, de la même façon que nous considérons les espèces dans l’évolution des espèces, c’est-à-dire comme des niveaux d’information.
p.85Ainsi, chaque organe, loin de « refléter » quoi que ce soit ou de traiter quelque chose, exprime une modalité informationnelle spécifique. Goûter n’est pas sentir qui n’est pas produire de la chaleur qui n’est pas se déplacer, qui n’est pas entendre et produire un son, qui n’est pas voir et observer, qui n’est pas penser et apprendre. François Jacob semble participer aussi de cette confusion lorsqu’il écrit :
p.86Le monde extérieur, dont la « réalité » nous est connue de manière intuitive, paraît ainsi être une création du système nerveux. C’est en un sens un monde possible, un modèle qui permet à l’organisme de traiter la masse d’information reçue et de la rendre utilisable pour la vie de tous les jours4.
p.87Bien que cet auteur prenne le soin de mettre réalité entre guillemets, sans que l’on sache vraiment pourquoi, l’expression « masse d’information » réintroduit la confusion et le paradoxe. Elle prend la place du « réel ». Ainsi, il serait dit qu’une « masse d’information » crée un système nerveux qui produit un modèle d’elle-même destiné à se traiter elle-même…
p.88Si vous le permettez, commença N’Guo, nous allons tout d’abord soumettre à notre examen logique la vieille notion d’organe sensoriel.
p.89Le concept de « sens » ou d'« organe sensoriel » a ponctué toute l’histoire de la philosophie et des théories cognitives. La séparation des dieux et des hommes, puis celle du dieu créateur et de l’univers, ont conduit à penser, sur le même modèle, la séparation de l’esprit et du corps. L’esprit étant d’une nature particulière et le corps fonctionnant comme une mécanique. Depuis que l’idée d’évolution et que le paradigme mécanique newtonien ont été remis en cause au début du siècle, par la nouvelle physique, la nature est de plus en plus envisagée comme un processus de complexification croissante et irréversible même si cette idée ne s’accompagne pas encore d’un paradigme logique général. Ce que nous appelons « les sens » est encore, dans une large mesure, inspiré de métaphysique antique. Entre parenthèses, n’allez surtout pas croire que je parle de l’Antiquité en termes péjoratifs a priori. Je veux simplement dire que la métaphysique antique n’est pas plus efficace pour penser le monde actuel que d’utiliser le char à bœufs aujourd’hui pour se déplacer sur les autoroutes. Les couples d’opposition corps/esprit perdurent sous ceux, tout autant mystiques, de subjectif/objectif, sensible/rationnel, etc. Je voudrais proposer ici d’envisager les organes sensoriels à la manière dont nous avons commencé à concevoir les phénomènes. Car la notion actuelle d’organe sensoriel ne permet pas de répondre correctement aux deux questions fondamentales suivantes : Quelle est la différence entre un organe sensoriel et un organe non sensoriel ? d’une part et : Qu’est-ce que la pensée, dans l’organisme ? d’autre part.
p.90Les êtres vivants, au cours de l’information organique, ont créé successivement des degrés de liberté croissants qui s’exprimaient à chaque fois par la création d’une niche écologique spécifique. Nous avons vu que cette proposition est une remise en question du néo-darwinisme selon lequel l’évolution des espèces s’effectue par mutations stochastiques par rapport à un environnement en perpétuel changement. Ces mutations étant sélectionnées, en fin de compte, par l’environnement lui-même, celles qui y seraient le plus « adaptées » seraient les plus prolifiques.
p.91Cette idée d’un « environnement » tout-puissant préside encore à notre vision écologique. Nous avons vu qu’il n’y a pas d’un côté un environnement, et de l’autre des espèces qui s’y développent en s’y adaptant. C’est au contraire l’évolution des espèces puis celle des sociétés qui expriment justement les changements relatifs de l'« environnement ». Nous ne sommes pas posés sur la Terre comme des épiphénomènes. Nous sommes des transformations de la Terre : minéraux, océans, atmosphère, plantes, animaux et sociétés. En ce sens, la pensée écologique actuelle est encore une pensée magique, mythique, archaïque et mécanique, non relativiste. Ce que nous appelons l’environnement, l’eau, l’air, etc., est donc en fait un produit de l’évolution des minéraux, des espèces organiques elles-mêmes, végétales et animales, puis des sociétés. Et nous avions utilisé une image de la relativité générale en disant que chaque espèce exprime une certaine « courbure » de l'« environnement » mais, conformément à notre logique, il faudrait plutôt dire un certain niveau de l’information organique, ou encore, une certaine accélération/complexification/etc.
p.92On peut dès lors dire que, au cours du processus de l’information organique, chaque espèce nouvelle a constitué une transformation relative de ce champ, tandis que les espèces précédentes devenaient son « environnement », et ainsi de suite. Et pour la dernière espèce arrivant, en l’occurrence l’*homo sapiens*, c’est naturellement l’ensemble des espèces qui devenait alors son « environnement ».
p.93Vous avez pu remarquer, entre parenthèses, depuis le début de ce cours, que j’ai été conduit à proposer un certain nombre d’hypothèses non orthodoxes, eu égard aux dogmes en cours. Ce n’était nullement mon intention, je dois le dire, lorsque j’ai commencé ma recherche. Si j’avais dû savoir à l’avance où celle-ci m’aurait conduit, je n’aurais pas eu besoin de l’entreprendre. La recherche n’est nullement la découverte de quelque chose qui est déjà là mais, justement, comparable à l’apparition d’une espèce nouvelle, la poursuite d’un processus imprévisible.
p.94Ce que nous appelons les « organes sensoriels » sont en fait des organes qui participaient tous, selon les degrés d’évolution considérés, à cette émancipation progressive, à cet accroissement des variétés de mouvements. Comme nous n’allons pas refaire tout le trajet de l’information organique, attachons-nous à décrire l’organisme le plus complexe, suivant le principe : l’anatomie de l’homme donne la clé de l’anatomie du singe. Les organes constituaient donc les niveaux d’information des organismes ou des individus de chaque espèce. Niveaux qui se transformaient, se créaient, au fur et à mesure justement que l’information organique se poursuivait, c’est-à-dire que de nouvelles espèces apparaissaient.
p.95L’organisme humain est donc, lui aussi, un processus d’information, non pas seulement depuis sa naissance, dès que celui-ci entre en société, mais depuis sa conception, à travers l’épigénèse, et même avant, au cours de la gamétogénèse, mais cela nous entraînerait trop loin, puisque aussi bien le processus d’information n’a pas de commencement. Le développement de l’embryon est le premier processus d’information du nouvel individu. Il change donc de forme (il s’informe) très vite. Les séquences de nucléotides se différencient, les cellules se différencient, les organes se différencient jusqu’à un certain seuil. Au-delà de ce seuil, l’embryon devient subitement un nouveau-né qui va poursuivre son information d’une autre façon. Après la naissance, l’information organique de l’individu va se poursuivre sous une autre forme qui, elle, n’est plus seulement organique mais sociologique.
p.96L’information sociologique, après la naissance, va mettre à contribution de nouveaux organes qui ne s’expriment pas, eux, et c’est là le point essentiel, organiquement, c’est-à-dire par interaction entre les organes d’un organisme, mais sociologiquement, c’est-à-dire par interaction entre les individus d’une société. Les organes qui vont entrer en action à partir de la naissance, et qui vont prendre le relais de l’information de l’organisme (et qui va considérablement accélérer sa complexification), sont des organes d’un type nouveau par rapport aux autres développés dans l’utérus de la mère. J’appelle provisoirement les premiers : niveaux d’information organique, et les seconds qui, nous le verrons, recoupent en partie ceux que nous nommons organes sensoriels : niveaux d’information socio/organique.
p.97Désormais, les organes d’information socio/organique vont permettre la poursuite du développement des niveaux d’information organique. Ils vont même l’accélérer. Nous ne nous occuperons pas ici des niveaux d’information organique (cœur, foie, poumons, etc.). Mais nous allons essayer de considérer en détail les niveaux d’information socio/organique.
p.98Proposons-nous de réfléchir à la question : qu’est-ce qu’un organe sensoriel ?
p.99On dit généralement que c’est un organe qui nous permet de percevoir le monde extérieur. Admettons-le. Mais que dire de la différence qu’il y a entre écouter et voir ainsi que ce qu’il y a de commun entre ces deux fonctions « sensorielles » ? Et, ensuite, que signifie précisément le concept de perception ? Le problème n’est pas si simple qu’il y paraît. En fait, nous allons, encore une fois, aborder le problème d’une autre façon que l’ont abordé la physiologie et la philosophie traditionnelle. Mais posons-nous encore, au préalable, notre question de tout à l’heure : quelle est la différence entre un organe sensoriel et un organe non sensoriel ?
p.100Nous dirions normalement que les organes non sensoriels sont des organes qui ne sont pas, ou plutôt pas directement, en rapport avec l’extérieur. Mais il nous faut encore essayer de comprendre ce que peut bien signifier ce « pas directement ». En fait, les organismes les plus simples, tels que les bactéries et les algues bleues, qui ne sont pas dotés d'« organes sensoriels », au sens où nous entendons ce terme habituellement, sont quand même bel et bien en interaction avec le monde extérieur. Si nous considérons ensuite des animaux ou des plantes plus complexes, comme les eucaryotes, c’est-à-dire les êtres monocellulaires possédant un noyau, puis que nous continuions de monter dans l’information des espèces, nous constatons que les organismes se composent de plus en plus d’organes différents. Et ce que nous appelons les organes sensoriels n’apparaissent qu’à un certain niveau de complexification des espèces ou, selon la terminologie que je propose, à un certain niveau de l’information du champ organique.
p.101Le goût, l’odorat, le toucher, l’ouïe, la vue, correspondent en fait à une complexification des organismes. Encore un point. En quoi ces organes d’un type nouveau contribuent-ils à un accroissement de la complexification des espèces ?
p.102Non pas en ce qu’ils les mettent davantage en interaction avec le milieu extérieur, puisque nous venons de voir que mêmes les espèces qui ne sont pas dotées de tels organes vivent, c’est-à-dire se nourrissent, de mouvements plus simples qu’elles transforment dans leur métabolisme, mais en ce que chacun de ces organes inaugure, ou crée, un nouveau type de mouvements, ou une nouvelle forme de mouvement, c’est-à-dire une nouvelle information. Ce qui accroît, du même coup, la variété des mouvements disponibles pour les individus de l’espèce.
p.103Le terme d’organe sensoriel est donc, en fait, assez trompeur. Par conséquent, l’organisme s’informe en se dotant d’organes de plus en plus complexes. Les mouvements de chacun d’entre eux étant déterminés par ceux qui les précèdent dans la complexification mais, aussi, contribuant en retour à la poursuite de la complexification ou de l’information de l’ensemble. En fait, ce processus ne peut se comprendre que si l’on ne perd pas de vue notre logique générale. Ce qui caractérise l’évolution des espèces, c’est donc, schématiquement, l’apparition d’organes nouveaux, et de plus en plus perfectionnés, chez les individus de l’espèce.
p.104Nous voyons donc où se situe l’erreur logique dans la manière traditionnelle de considérer la perception à travers la notion d’organe sensoriel. Cela est un point très important et nous allons nous y attarder un peu.
p.105Qu’est-ce donc que percevoir ?
p.106Guy Lazorthes, professeur d’anatomie et de chirurgie du système nerveux, a écrit un livre, L’ouvrage des sens. Fenêtres étroites sur le réel, qui me servira de résumé pour ma démonstration5. J’utilise ce livre pour des raisons précises : j’ai eu l’occasion de faire une conférence, au cours d’un colloque en 1989, immédiatement après celle du professeur Lazorthes et, sans que je le sache auparavant, pour contredire systématiquement ce qu’il disait. Je suppose qu’il a dû en être choqué, et je m’en excuse auprès de lui. Mais, comme disait Bachelard, il n’y a de science que polémique.
p.107Dans ce livre, le professeur Lazorthes défend les points de vue traditionnels suivants que je considère désormais comme autant de confusions logiques :
1.
Les organes sensoriels informent l’organisme sur le monde extérieur.
2.
Les organes sensoriels ont une « puissance limitée » qui ne donne du réel qu’une image imparfaite.
3.
Les organes sensoriels sont donc des « fenêtres étroites ouvertes sur le réel ».
4.
Les organes sensoriels sont des intermédiaires entre le « monde extérieur » et l'« être vivant ».
5.
Les espèces perçoivent le monde extérieur chacune en fonction de leurs organes sensoriels.
6.
Certaines espèces ont des organes sensoriels plus complexes que ceux de l’homme.
7.
Il y a une multitude d’informations qui se déversent continuellement sur notre organisme et que nous ne détectons pas à cause de l’incomplétude de nos organes sensoriels.
8.
Le cerveau élabore une « réponse comportementale adaptée à la réalité » ou, tout au moins, à un aspect de la réalité.
9.
Nos organes sensoriels proposent une « traduction » de l’univers.
10.
Les réponses adaptatives à l’environnement commencent, dans l’évolution, avec l’apparition du cerveau.
p.108Pascal exprime la conception traditionnelle, encore en cours aujourd’hui, ainsi : « Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. Trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit. Les quantités extrêmes nous sont ennemies. Nous ne sentons plus, nous souffrons. »Les confusions ou les paradoxes auxquels conduisent cette manière de voir les choses ont été déjà examinés précédemment. Il n’est pourtant pas inutile de les rappeler. Par exemple : qu’arriverait-il (et, surtout, comment cela serait-il possible ?), si les organes sensoriels « percevaient » la totalité de ce que la philosophie appelle le « réel » ?
p.109Nous retombons dans le paradoxe du miroir que nous avons examiné précédemment. Voici donc mon point de vue. Les organes sensoriels sont des niveaux d’information de l’organisme. Chacun d’entre eux exprime une sélection, un seuil de transformation de celui-ci, défini par des seuils (nous examinerons ces seuils un peu plus loin).
p.110Les dix points que nous venons de relever sont une parfaite illustration de l’application de la théorie synthétique et des erreurs qu’elle engendre au sujet de la nature de ce qu’on entend par perception. Qu’est-ce donc alors que percevoir ?
p.111Nous pensons habituellement que percevoir est une activité de réception de quelque chose qui est déjà là, c’est-à-dire le « réel ». C’est exactement là où se trouve l’erreur logique. Car, pour voir, observer, sentir, toucher, et ainsi de suite, organiquement, il a bien fallu, d’abord, qu’un « environnement », c’est-à-dire précisément ce que la philosophie nomme le réel, crée des organes de plus en plus complexes, par exemple l’œil. Donc, l’œil est une création de ce « réel » — là. De même, comme nous le verrons plus loin, pour voir, écouter, sentir, etc., sociologiquement, il a bien fallu créer des techniques instrumentales de plus en plus complexes (longue vue, télescope, microscope, caméra, etc.). Nous pourrions encore ajouter que, pour se déplacer organiquement, il a bien fallu que se créent des squelettes articulés de plus en plus complexes (de la déformation ciliaire et membraneuse des procaryotes, jusqu’au squelette humain) ; et pour se déplacer sociologiquement, il a bien fallu créer des media de plus en plus complexes (chariot, automobiles, avions, fusées, etc.). Et c’est justement ce processus de différenciation qui constitue l’information.
p.112Le paradoxe du miroir se retrouve encore et nous le lisons ainsi : un « réel » crée un organe de perception pour qu’il se perçoive dedans. Un réel crée un réel. Nous voilà bien avancés ! Je reconnais qu’il est très difficile de s’extraire de ce point de vue. Pourtant, il est paradoxal. En fait, il faut considérer les niveaux d’information de l’organisme dans l’organisme, de la même façon que nous considérons les espèces dans l’évolution des espèces, c’est-à-dire comme des niveaux d’information.
p.113Ainsi, chaque organe, loin de « refléter » quoi que ce soit ou de traiter quelque chose, exprime une modalité informationnelle spécifique. Goûter n’est pas sentir qui n’est pas produire de la chaleur qui n’est pas se déplacer, qui n’est pas entendre et produire un son, qui n’est pas voir et observer, qui n’est pas penser et apprendre. François Jacob semble participer aussi de cette confusion lorsqu’il écrit :
p.114Le monde extérieur, dont la « réalité » nous est connue de manière intuitive, paraît ainsi être une création du système nerveux. C’est en un sens un monde possible, un modèle qui permet à l’organisme de traiter la masse d’information reçue et de la rendre utilisable pour la vie de tous les jours6.
p.115Bien que cet auteur prenne le soin de mettre réalité entre guillemets, sans que l’on sache vraiment pourquoi, l’expression « masse d’information » réintroduit la confusion et le paradoxe. Elle prend la place du « réel ». Ainsi, il serait dit qu’une « masse d’information » crée un système nerveux qui produit un modèle d’elle-même destiné à se traiter elle-même…

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