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Pour une théorie de l'information générale
I Pour une nouvelle logique (séminaire)

    Chapitre 2    
Deuxième séance: propositions générales
2008-03-22 / 2009-08-10


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p.1…Le problème de l’intelligibilité du monde est abordé, depuis le début du siècle, par la physique fondamentale, d’une part par la recherche des composants ultimes de ce que nous appelons la « matière » et, d’autre part, depuis Einstein, par la recherche de l’unification de ce que nous appelons les quatre interactions fondamentales : gravitationnelle, électromagnétique, forte et faible. Chacun connaît le paradoxe principal auquel conduit cette orientation : le paradoxe du big bang ou singularité logique, c’est-à-dire un évènement sans cause ou qui serait sa propre cause autoréférente. Je voudrais proposer ici une autre orientation sur la base d’une extension et d’une réinterprétation de la relativité générale, et de la recherche d’Einstein d’une théorie unifiée du champ d’accélération.
p.2Les théories physiques générales sont actuellement divisées en deux grands domaines : celui qui intéresse l’infiniment petit, c’est la physique subatomique ou des hautes énergies avec la mécanique quantique et l’algèbre des matrices ; celui de l’infiniment grand, c’est l’astrophysique avec la relativité générale et le calcul différentiel et tensoriel. Chacun de ces domaines a une idée assez exclusive de ce qu’est, ce qu’il est coutume d’appeler, la « matière ».
p.3Mais il n’existe aucun domaine de la physique qui cherche vraiment à nous dire comment il se fait que cette « matière » soit constituée de quatre interactions fondamentales. Pourquoi quatre ? Et comment passe-t-on d’une interaction à l’autre ? Qu’est-ce même qu’une interaction ? Comment passe-t-on du rayonnement électromagnétique à la gravitation, puis aux interactions fortes, puis aux interactions faibles ?
p.4En fait, il a existé plusieurs tentatives d’unification de ces interactions. La GUT (ou Grand Unified Theory) voulait unifier les interactions électromagnétiques et les interactions nucléaires faibles (que certains croient avoir déjà unifiées) aux interactions nucléaires fortes. Mais cette théorie n’inclut pas la gravitation. Celle qui doit englober ces quatre interactions est appelée en anglais TOE (Theory of Everything), conformément au principe selon lequel, si la physique explique ce qu’est la « matière », alors nous comprendrons tout. Nous reviendrons plus loin sur ce principe.
p.5Cependant, on constatera que cela n’intéresse en fait qu’une petite partie des phénomènes dans, ce que nous appelons, l’« univers ». Non pas une petite partie en quantité, mais une petite partie en complexité. En effet, la physique ne prend pas en compte les phénomènes de la nature beaucoup plus complexes que sont l’évolution des espèces organiques et l’évolution des sociétés et des idées qui en ressortent. Phénomènes qui sont, évidemment, aussi naturels et aussi physiques, dans le sens grec du terme (celui de physis), que le rayonnement électromagnétique et l’évolution de notre galaxie et du système solaire. La physique actuelle ne se pose pas la question de physique la plus importante : que signifie l’émission d’une idée de l’« univers » dans l’« univers » ? C’est précisément la question que j’aimerais poser ici.
p.6La science, notre science, a ainsi divisé la nature en domaines réservés sans lien entre eux, alors que l’orientation de l’activité scientifique, c’est-à-dire de la connaissance humaine, c’est plutôt, suivant ce qu’Einstein lui-même en disait, et que je partage tout à fait, « d’embrasser un contenu expérimental maximum à l’aide de l’exploitation d’un minimum d’hypothèses 1 »
p.7L’immense majorité de la communauté scientifique se réfère au paradigme philosophique réductionniste dont nous avons parlé précédemment. Ce paradigme dit que, en dernière instance, la sociologie se réduit à la psychologie, cette dernière à la biologie, celle-ci à la chimie, et la chimie à la physique. Par conséquent, la physique s’érige elle-même en tant que science reine, fondamentale et décisive pour comprendre l’univers entier. Mais la chambre à bulle et les cyclotrons vont-ils nous permettre, comme certains le prétendent, de nous donner les réponses que nous attendons aux questions que nous nous posons depuis longtemps (entre autres la question de Leibniz : Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ou encore, pourquoi n’y a-t-il rien de fixe ?) Qu’est-ce que la vie ? Pourquoi les sociétés changent de plus en plus vite ? Qu’est-ce que le mouvement ? Et autres interrogations aussi légitimes qu’on ne peut plus laisser aux vieilles religions.
p.8Cet empire que la physique s’est taillé dans la course à l’intelligibilité du monde, elle le doit, bien sûr, aux succès qu’elle a remportés au cours du et de ce siècle-ci. Succès qu’il est inutile de rappeler mais qui n’ont pourtant rien à voir avec la recherche physique théorique elle-même, c’est-à-dire avec l’intelligibilité. La découverte, par exemple, de la bombe atomique s’est faite empiriquement et non théoriquement. Et je voudrais rappeler ce que disait Einstein à propos de la théorie de Newton dans un ouvrage intitulé *Question de méthode en physique théorique* : « L’immense succès pratique de sa théorie est peut-être bien ce qui l’a empêché, lui et les autres physiciens des et , de reconnaître l’aspect fictif des principes de son système2 »
p.9La gravitation universelle, une fiction ! Voilà ce que nous dit Einstein. Lui qui recherchait, comme on le sait, comment unifier le phénomène gravitationnel avec l’électromagnétisme et les phénomènes subatomiques ; ce qu’on appelle aussi la théorie unifiée du champ d’accélération.
p.10Cependant, cette recherche part d’une prémisse héritée de la Grèce antique, érigée en dogme avec la mécanique classique de Newton et reprise encore, mais paradoxalement, par la relativité générale et la mécanique quantique, à savoir que ce que nous appelons la « matière » est constitué d’éléments ultimes, autrement dit de briques qui, en se combinant de différentes manières, produiraient toutes les formes que nous observons dans la nature, nous y compris. Ce nous, qui émet des idées sur ce qu’est la nature dont il fait partie (ce que nous sommes en train de faire en ce moment), étant le résultat de ces combinaisons de plus en plus complexes ; de ces briques ultimes que l’on a appelées successivement des atomes (insécables), puis des particules, des leptons, des hadrons, etc. C’est cette idée que la « matière » commence avec une particule qu'il faut revoir. Et c’est, tout compte fait, cette notion absolue de « matière » qui est parvenue à son seuil d’infécondité ; avec ce qu’il lui est relié depuis la relativité d’Einstein : l’« Energie ».
p.11Un certain nombre de physiciens, surtout américains et orientaux, se sont interrogés sur le bien-fondé de cette idée, et certains pensent déjà qu’il n’y a pas de constituants ultimes. C’est le cas, par exemple, de Geoffrey Chew, Chairman du Lawrence Berkeley Laboratory, le plus prestigieux institut de physique du monde. Tandis que d’autres, plus médiatiques et plus conformes à ce qu’attendent les budgets militaires accordés aux physiciens, continuent de dire, comme Stephen Hawking dans son dernier livre destiné au grand public : « …Nous avons quelques bonnes raisons théoriques de penser que nous possédons, ou que nous ne sommes pas loin de posséder, la connaissance des ultimes briques de construction de la nature3 »
p.12Cependant, cette idée qu’il n’existe pas de constituants ultimes est si révolutionnaire qu’elle remet en cause tout l’arsenal mathématique et logique que nous avons laborieusement mis en place depuis l’énoncé du Principe d’incertitude par Heisenberg et de la Relativité générale d’Einstein. Par ailleurs, pour être pensée juqu’au bout, cette idée nécessite de revoir un par un tout ce sur quoi nous nous appuyons avec la plus grande certitude pour effectuer nos calculs et nos propositions sur la nature de l’« Univers ».
p.13Mais ce n’est pas tout ! S’il n’y a pas de constituants ultimes de la « matière », nous avons construit des cyclotrons et des accélérateurs de particules pour rien — ou en tout cas pas pour ce qui était prévu au départ — puisque le but de ces derniers est précisément de découvrir ces constituants ultimes. Le fait est que plus nous construisons des accélérateurs puissants, plus nous mettons en évidence des phénomènes petits et de faible « durée de vie ». Et les physiciens qui travaillent dans ces cathédrales modernes risquent bien de se retrouver à idolâtrer un dieu qui n’existe pas : la « Matière ».
p.14C’est cette idée de constituants ultimes de « matière » qui est aussi à l’origine d’une autre idée paradoxale : celle d’« Univers ». Celui-ci ayant commencé à un certain « moment » donc, nécessairement dans un certain « lieu ». Dans « univers », il y a Un, et l’on pense qu’il existe quelque chose qui s’appelle l’« Univers » en tant qu’entité ultime pour la même raison que nous pensons qu’il existe des constituants ultimes de celui-ci.
p.15Cette notion d’Un, d’unité, nous vient elle-même de la métaphysique antique de l’identité, dont la proposition principale est le principe du tiers-exclu : « une chose est ou n’est pas », il n’y a pas de moyen ou de troisième terme. Cette notion d’identité étant aussi à la base de la mécanique classique qui postule l’existence d’objets immuables, donc restant identiques à eux-mêmes, au cours de leur déplacement dans un espace et dans un temps absolus. C’est aussi cette idée que l’on retrouve dans les vieux concepts métaphysiques de substance, de pérennité, etc.
p.16La physique moderne a creusé une première brèche dans cette manière de voir les choses. Ainsi, la relativité générale dit que ce que nous appelons espace et temps ne sont que des relations permettant de penser les différents changements de la « matière ». Et qu’ainsi il n’y a pas d’un côté le temps et l’espace et de l’autre côté les phénomènes, mais que chaque phénomène détermine et exprime un espace-temps spécifique, une certaine « courbure spatio-temporelle ». Eh bien, je pense que cette idée est encore très féconde, et qu’il est peut-être temps d’ouvrir une brêche encore plus grande afin de sortir définitivement de la mécanique classique pour entrer enfin dans le paradigme relativiste général.
p.17Comme il s’agit d’un problème difficile à saisir immédiatement, à cause de la résistance de nos dogmes actuels, il exige un long travail de réflexion. Je ne pourrais me borner ici qu’à indiquer les grandes lignes d’orientation théoriques et logiques ainsi que leurs conséquences immédiates.
p.18En proposant un paradigme englobant l’ensemble des phénomènes connus, nous allons devoir procéder, au fur et à mesure de l’unification logique des phénomènes, à ce que j’appellerai la fusion logique des concepts — fusion infiniment moins dangereuse que la fusion thermonucléaire — en nous rappelant que Maxwell avait fait fusionner électricité, magnétisme et lumière sous le terme d’électromagnétisme ; que Newton avait fait fusionner chute de la pomme et révolution des planètes en gravitation et qu’Einstein tenta de faire fusionner gravitation et électromagnétisme en champ unifié d’accélération.
p.19Si nous continuons cette logique de la fusion, et si nous voulons unifier non seulement gravitation et électromagnétisme, mais aussi organisation (au sens d’évolution organique) et socialisation (au sens d’évolution sociale), nous devons proposer un concept unique mais relatif qui nous permettra de réinterpréter l’ensemble de ces phénomènes. Je propose le concept d’information générale comme concept catalyseur de la fusion exprimant le processus général d’évolution, de complexification croissante et irréversible que nous constatons dans la nature. Information, évolution ou complexification des galaxies, des êtres vivants, des sociétés et des idées qui y sont produites.
p.20Qu’est-ce donc que l’information générale ?
p.21Premièrement, j’entends provisoirement par information générale un processus général et irréversible d’évolution vers une complexification croissante. Je ne rajoute pas de l’« Univers » ou de la Nature puisque nous convenons maintenant qu’information générale suffit.
p.22Deuxièmement, j’entends par niveau d’information tout phénomène ou classe de phénomènes, qui se présente toujours, au cours du processus d’intelligibilité (niveau d’information le plus complexe), comme un ensemble discret.
p.23Si nous tentons de classer grossièrement, et provisoirement, les grands niveaux de l’information générale dans un ordre croissant de complexification, nous pouvons obtenir la séquence suivante ;
1. Le niveau électromagnétique comme phénomène observé le plus simple (du rayonnement radio aux rayons gamma) ;
2. Le niveau galactique (l’ensemble des galaxies) ;
3. Le niveau stellaire (l’ensemble des étoiles) ;
4. Le niveau planétaire (l’ensemble des planètes) ;
5. Le niveau océanique (l’ensemble des molécules liquides) ;
6. Le niveau organique (l’ensemble des espèces végétales et animales) ;
7. Le niveau anthropo/social (l’ensemble des sociétés).
p.24Chacun de ces niveaux exprime une classe spécifique de phénomènes et donc un certain niveau de l’information ; une certaine manière de poursuivre le processus. On remarquera immédiatement que l’information générale est un processus et non une entité. Il n’y a donc pas d’ensemble appelé Information générale regroupant la totalité des phénomènes, cela serait paradoxal avec nos propositions. Par ailleurs, le terme d’ensemble employé ici est lui aussi inadéquat. Par exemple, à la place d’« ensemble des galaxies », il aurait fallu dire processus de galaxisation ou de minéralisation ; à la place d’« ensemble des espèces animales et végétales », il faudrait dire processus d’organisation ; et à la place d’« ensemble des sociétés », processus de socialisation. Nous préciserons cela dans l’axiomatique.
p.25Ce que nous appelons, dans le sens commun, information, et qui est contenu dans la définition de l’information que je propose, exprime en fait la partie la plus complexe de l’information générale : la poursuite de l’information des sociétés par l’information de ses membres, c’est-à-dire nous-mêmes. Ou, encore, l’information du niveau anthropo/social (noté avec une barre oblique) qui est le niveau d’information le plus complexe que nous observons dans la nature.
p.26Nous venons ainsi de faire fusionner, sans que nous nous en soyons peut-être rendu compte, plusieurs concepts. Les concepts d’accélération, de complexification et d’évolution. Ce qui signifie qu’ils sont tous maintenant équivalents. Montrons d’abord en quoi accélération et complexification expriment une identité logique.
p.27La fable du Promeneur d’Einstein, est connue comme étant une énigme en même temps qu’une illustration de la Relativité générale ? La voici :
p.28Un homme se promène avec son chien. Tandis qu’il marche posément sur la route, le chien va et vient, fait cent mètres devant lui, revient, fait cent mètres derrière lui, en courant à vive allure. La longue queue du chien s’agite rapidement de droite à gauche. Quand le promeneur fait un kilomètre, le chien en fait cinq et la queue en fait vingt-cinq. Le soir venu, le chien est plus jeune que le promeneur, et la queue du chien plus jeune que le chien4
p.29Avec cette fable, nous comprenons que nous ne pouvons pas additionner les vitesses comme nous l’avait enseigné la mécanique classique armée de la géométrie euclidienne, du principe d’inertie, de la théorie des nombres, de l’espace et du temps absolus. En effet, bien que pendant que le promeneur parcourt 1 km le chien en parcourt 5, on ne peut pas dire que le premier se meuve à une vitesse de 1 km/h et le second à 5 km/h, et même la queue du chien à 25 km/h, puisque tous partent et arrivent en même temps. Pourtant, chacun d’entre eux se déplace à des vitesses relativement différentes les uns par rapport aux autres. On sait que c’est le terme relativement qu’il est important de bien saisir. Mais que peut bien signifier que, le soir venu, le chien est plus jeune que le promeneur, et la queue du chien plus jeune que le chien ? Pour résoudre cet épineux problème qui se présente comme un paradoxe, je propose de réinterpréter cette fable en utilisant des phénomènes observables au lieu de phénomènes fictifs.
p.30En fait, la fable dit qu’aller plus vite ce n’est pas seulement déplacer un même objet en accroissant sa vitesse d’un taux déterminé. Aller plus vite, c’est-à-dire accélérer, c’est équivalent à changer d’état ; changer de courbure spatio-temporelle, en tout cas changer de quelque chose. Autrement dit, il n’y a rien dans la nature qui ne change pas de vitesse sans subir de modification. C’est ce que veut dire ici, quoique d’une manière non explicite, le terme rajeunir. Prenons donc, à seule fin d’être plus clair, des phénomènes connus. Imaginons notre galaxie comme promeneur, le Soleil comme chien et la Terre comme queue du chien, et nous allons voir que tout s’éclaircit prodigieusement. Voyons le schéma suivant au rétroprojecteur ! que j’ai intitulé : Relativité des mouvements, des formes et des vitesses dans notre galaxie…
Figure 2.1 - Relativité des formes et des mouvements dans notre galaxie

p.31Notre galaxie se déplace mais, en même temps, le Soleil tourne, autour du noyau de celle-ci, en effectuant un mouvement spiralé, tandis que la Terre tourne elle-même autour du Soleil, selon un mouvement elliptique. La Terre, le Soleil et le centre galactique sont dans la même position relative que l’étaient, dans la fable, le promeneur, le chien et la queue du chien. Et nous pouvons dire, en effet, que le centre galactique, depuis qu’il est apparu, est plus vieux que le Soleil qui est plus vieux que la Terre. De la même façon que nous pouvons dire que les enfants sont plus jeunes que les parents. Pendant le même « temps » ( celui de la galaxie ), la Terre effectue davantage de mouvements que le Soleil qui en effectue lui-même davantage que le centre galactique.
p.32Ainsi, la Terre « tourne » 250 millions de fois autour du Soleil, alors que le Soleil ne « tourne » qu’une fois autour du centre de la galaxie. Il faut mettre tourner entre guillemets car il ne s’agit pas, en fait, du même mouvement de gravitation. En effet, dans la nature, aucune forme n’effectue exactement le même mouvement. Nous reviendrons sur ce point fondamental de la relativité entre forme et mouvement. On pourrait dire aussi que pendant que le noyau galactique parcourt un certain « espace », le Soleil en parcourt un plus grand et la Terre un plus grand encore. Ce qui est relativement vrai. La vitesse relative orbitale de la Terre par rapport au Soleil est de 30 km/s en moyenne. La vitesse relative orbitale du Soleil par rapport au centre galactique est de 250 km/s en moyenne selon nos mesures actuelles.
p.33Autrement dit, pendant une seconde le Soleil parcourt 250 km mais comme la Terre le suit, et tourne en plus autour de lui, elle parcourt un espace de 280 km. Quant à la vitesse relative de la galaxie, nous y reviendrons tout à l’heure.
p.34Pourtant, ce n’est pas cela le plus important. Le plus important c’est que la Terre est plus complexe que le Soleil, qui est lui-même plus complexe que le centre de la galaxie. Et que cette complexification n’est ni une conséquence, ni une cause de l’accélération relative, mais que accélération et complexification désignent en fait un seul et même processus.
p.35Comment s’exprime l’information générale ? La complexification des phénomènes s’exprime par un accroissement de leur variété de mouvements conjointement à un accroissement de leur variété de formes. Nous entendrons donc qu’un phénomène est plus complexe qu’un autre non pas en ce qu’il contient une quantité de mouvements et de formes plus grande mais une variété plus grande de mouvements et de formes, autrement dit : un plus grandnombre de formes de mouvements. Car accélérer signifie en fait effectuer un mouvement d’un autre type sur un mouvement déjà là, sur lequel ce nouveau mouvement s’appuie. Je propose de représenter cela par ce que je nommerai provisoirement, et faute de mieux, des sinusoïdes d’information, c’est-à-dire des courbes sans coordonnées cartésiennes.
p.36N’Guo présenta donc le schéma suivant :
Figure 2.2 - Sinusoïdes d’information
p.37Où Sn et Tn représentent respectivement l’espace du niveau n et le temps du niveau n. Nous retiendrons de l’équivalence entre accélération et complexification une première idée : les objets que nous constatons dans la nature, et qui sont tous, sans exception, animés, doivent se comprendre comme des transformations successives dues précisément à la poursuite de l’accroissement de leur variété de formes de mouvements. On peut exprimer conceptuellement cet accroissement de deux façons : l’accélération d’une part, et la complexification de la forme d’autre part. Ce qui peut se dire aussi de la façon suivante : conserver une vitesse, c’est aussi conserver la même forme de mouvement et donc aussi la même forme tout court. Nous voyons tout de suite que la notion d’accélération présentée ici n’a rien à voir avec la notion classique d’accélération de la mécanique newtonienne, mais qu’elle est relativement conforme au principe d’équivalence entre gravitation et accélération énoncé par Einstein. Je rajoute cependant, pour le moment, un nouveau terme dans l’équivalence, celui de complexification.
p.38Il est capital de bien saisir ce point. Si l’on pense, en effet, que mouvement et forme sont deux choses différentes, qu’il existe des choses qui se meuvent sans subir de changement et qu’il existe du changement sans changement de forme (c’est-à-dire de courbure spatio-temporelle, aurait dit Einstein), on est encore dans la mécanique newtonienne mais aussi, il faut bien le reconnaître, dans 98pourcent/ de la physique actuelle. La physique que je propose part d’abord de l’idée, absolument conforme à toutes nos observations, que, changement d’état, changement de nature, changement de forme, transformation, sont des changements de mouvements. Mais non pas des changements de mouvements qui existent déjà dans un espace-temps newtonien, mais changements qui s’expriment par une création nouvelle de mouvements et de formes (ou d’espace/temps), c’est-à-dire par une complexification. Notre galaxie est une création nouvelle par rapport aux autres galaxies, Le Soleil est une création nouvelle par rapport aux autres étoiles. La Terre est une création nouvelle par rapport aux autres planètes. Chaque espèce végétale et animale est une création nouvelle par rapport à celles qui la précèdent, chaque forme sociale est une création nouvelle par rapport aux autres, chaque idée, etc. Et chacun d’entre nous est une création nouvelle parrapport à l’ensemble des individus humains.
p.39La relation forme/mouvement est analogique à la relation particule/onde de la mécanique quantique et à la relation masse/énergie de la relativité générale. Il n’y a pas de forme sans mouvement ni de mouvement sans forme ; ni de particule sans onde ou d’onde sans particule. Ou encore ni temps sans espace ni espace sans temps, ni accroissement d’énergie sans accroissement de masse (E = mc2).
p.40Et c’est là que nous réalisons une nouvelle fusion conceptuelle. Ce que nous avons appelé l’évolution des espèces, puis des sociétés, est la continuation de la complexification et de l’accélération que nous avions relevées pour les phénomènes plus simples. C’est pourquoi nous disons aujourd’hui que l’histoire s’accélère, bien que nous ne voulons pas dire pour autant que nous courons nécessairement de plus en plus vite. Nous voyons très bien que l'accélération est aussi liée à l’accroissement de tous les changements et que cet accroissement nous pose, en effet, des problèmes de plus en plus complexes.
p.41Accélération, complexification et évolution sont donc bien une seule et même chose. Toute complexification s’exprime par une accélération, et c’est sa poursuite que nous appelons évolution. Et c’est cela que j’appelle information générale. On pourrait illustrer simplement cela en considérant l’évolution des moyens de transport où aller de plus en plus vite est équivalent à créer des machines de plus en plus complexes.
p.42Il peut certainement paraître curieux de s’interroger sur un phénomène aussi connu et apparemment aussi définitivement résolu que la notion de vitesse. Pourtant, dans la vitesse, il y a des notions aussi fondamentales que l’espace, le temps, le mouvement et le changement. Alors, regardons de plus près ! On définit classiquement une vitesse comme un rapport entre un espace et un temps. J’appelle ce rapport un espace/temps avec une barre oblique, justement pour mettre l’emphase sur cette relation. Une vitesse est donc une relation spécifique entre un temps et un espace. En mécanique classique, nous appelons cela un mouvement uniforme. Il y a dans ces deux termes exactement ce que je veux dire.
p.43Une vitesse, c’est un mouvement d’une seule forme ou, encore, une seule forme de mouvement.
p.44En fait, une vitesse, c’est un mouvement d’une très grande simplicité si on la compare aux variétés de mouvements contenues dans un être humain : mouvements électromagnétiques, atomiques, cellulaires, organiques, sociaux. Mais une vitesse n’est-elle qu’un mouvement uniforme ? En fait, il n’existe pas de vitesse absolue dans la nature. Il n’y a que des vitesses relatives. On ne peut mesurer une vitesse que par rapport à d’autres objets animés d’une vitesse moins grande. C’est ce qu’on appelle encore en mécanique classique, un référent galiléen. Nous verrons tout à l’heure que cela est également valable pour la vitesse de la lumière.
p.45Ce que nous nommons vitesse est aussi la plus simple relation intelligible entre deux formes de mouvements relativement simples. La vitesse n’est mesurable que par la détermination arbitraire d’un référentiel d’inertie qu’on pose donc, nécessairement, et par définition pour le besoin de la mesure, comme inanimé, comme inerte, comme permanent, comme constant. Ainsi ce qui est la vitesse limite maximale, dans la relativité spéciale, est, en même temps, le référentiel d’inertie qui permet de relativiser les autres vitesses. Ce qui est alors le plus rapide est en même temps le plus inerte. Tel est le paradoxe de la relativité spéciale ou restreinte que nous allons essayer de résoudre.
p.46Ce que nous appelons vitesse exprime, en fait, une certaine forme de mouvement, mais il faut surtout noter que chaque forme, dans la nature, est animée, disons simplement, d’une certaine vitesse dans son mouvement le plus simple, mais aussi d’un ensemble spécifique de mouvements plus complexes. Et si nous observons une autre forme, elle sera nécessairement animée d’une autre vitesse fondamentale mais aussi d’autres types de mouvements plus complexes que cette vitesse. C’est l’ensemble de ces mouvements qui lui donne précisément sa forme propre. Une forme, c’est donc aussi un ensemble de mouvements.
p.47Ainsi, le Soleil va à une certaine vitesse orbitale spiralée relative, par rapport au centre galactique de 250 km/s. La Terre à une autre vitesse (30 km/s), relative au Soleil. Mais aussi, le Soleil n’a pas la même forme que la Terre en ce qu’il ne contient pas les mêmes variétés de mouvements et donc les mêmes formes.
p.48Une vitesse peut également être considérée comme un seuil de transformation. D’une certaine façon, on peut dire que les transformations s’effectuent dans la nature par changement de vitesse ; autrement dit, par accélération.
p.49La Terre se trouve en fait au seul seuil de la transformation planétaire où les océans d’eau apparaissent. En deçà, c’est Vénus ; au-delà, c’est Mars. Aucune planète ne va à la même vitesse orbitale par rapport au Soleil et aucune ne se ressemble.
p.50L’information s’effectue donc par accélération (ou accroissement de la vitesse selon un taux déterminé) et comme accélération ≡ complexification ≡ évolution : ce que nous avons appelé niveaux d’information s’exprime aussi par des vitesses ou encore des espaces/temps spécifiques, c’est-à-dire encore une certaine courbure spatio/temporelle (notée avec une barre oblique pour indiquer l’opération logique). Le terme de courbure que j’utilise ici a donc une signification plus étendue que celle que lui donnait Einstein. En effet, la courbure que proposait Einstein était définie par une transformation géométrique du continuum quadridimensionnel. Ici, il désigne une transformation de tous les niveaux d’information contenus dans une forme de mouvement pour créer une forme de mouvement nouvelle plus complexe. Et chaque niveau d’information est équivalent à un espace/temps tel que je viens de le définir, c’est-à-dire à un rapport spécifique entre un espace et un temps ; rapport qui définit toujours une certaine forme de mouvement.
p.51Par conséquent, vitesse, mouvement uniforme et reproduction de la même forme de mouvement deviennent des expressions équivalentes. C’est ce qu’en physique, mais aussi dans toutes les autres sciences, nous appelons des constantes. Toutes les constantes sont aussi des seuils de transformation. Ces constantes peuvent s’exprimer en fréquence pour les ondes, en masse et en force pour les formes plus complexes, en chaleur (ex : le zéro absolu), en nombre de molécules par unité de volume pour les gaz (ex : No, le nombre d’Avogadro), en molécules liquides, en macromolécules (ADN), en cellules, en organes, en organisme, en espèce, etc., pour les formes vivantes, en constitution, en paradigme par exemple, pour les formes sociales, etc. Il n’existe pas de constante qui ne soit spécifique à une forme et qui n’exprime pas un seuil transformationnel de cette forme.
p.52L’espace/temps dont je parle, et qui est équivalent à niveau d’information, n’est pas « courbe » au sens simplement géométrique du terme.
p.53Espace/temps est ici équivalent à forme/mouvement. Il y a donc autant d’espaces/temps que de formes de mouvements. L’information que je tente d’exprimer logiquement exprime justement le processus de transformation d’une forme/mouvement en une autre forme/mouvement plus complexe mais incluant la forme/mouvement précédente sous une « forme » également plus complexe (je suis contraint de mettre forme entre guillemets pour montrer les limites du langage ; je devrais, en effet, pour être cohérent, répéter forme/mouvement).
p.54Et la gravitation, me direz-vous ? Eh bien, d’après ce que nous avons vu en parlant de vitesse et d’accélération, et si nous repensons à la fable du promeneur, nous voyons qu’en fait la gravitation (en tant que forme de mouvement) est le moyen qu’a trouvé la nature, si je puis dire, pour accélérer et donc complexifier les formes d’une certaine simplicité. Car, au-delà d’un certain seuil de complexification, la gravitation ne suffit plus pour poursuivre le processus. C’est ce qui explique que la Lune n’est pas plus complexe que la Terre. Nous reviendrons plus loin sur ce problème. Disons, pour le moment, que nous venons de procéder à une nouvelle fusion conceptuelle :
p.55Gravitation ≡ accélération ≡ complexification ≡ évolution ≡ information.
p.56Notre notion de gravitation est encore dérivée de l’ancien modèle newtonien et keplérien du système solaire. Nous concevons la gravitation comme un double phénomène ; de gravitation proprement dite — c’est-à-dire d’objets gravitant autour d’autres objets — et d’attraction ensuite. C’est justement cela qu’il nous faut résolument revoir. La gravitation n’est pas un double phénomène. C’est l’expression, à un certain niveau de la complexification des phénomènes (à un certain niveau de l’information générale selon la terminologie que je propose), d’une forme de l’accélération. Les galaxies sont en fait des cyclones électromagnétiques mais constituent aussi une classe de phénomènes évolutifs, équivalant, sur le plan de l’intelligibilité, à l’évolution des espèces organiques et à l’évolution des sociétés. La classe des galaxies inaugure une forme de complexification/accélération, sous la forme gravitationnelle. Cette forme a engendré les étoiles, les planètes, les astéroïdes, les comètes, etc., mais, parvenue à un certain seuil, elle a engendré la Terre avec les océans et les espèces organiques. Ces nouvelles formes d’évolution ne s’exercent pas sur le mode gravitationnel mais sur une complexification de celui-ci. Les formes/mouvements dites vivantes expriment en fait la poursuite de l’information par d’autres moyens que ceux de l’accélération gravitationnelle.
p.57Par ailleurs, le rayonnement électromagnétique, forme/mouvement la plus simple que nous pouvons observer, est également une forme de gravitation plus simple que celle inaugurée avec les galaxies. Mais les diverses fréquences observées du rayonnement électromagnétique sont en fait, comme nous l’avons vu, en « gravitation » relative entre elles. De la même façon que le sont, dans notre galaxie, les planètes par rapport aux étoiles, les étoiles par rapport au « trou noir » central et l’ensemble des trous noirs autour d’un immense trou noir aussi, mais plus simple que la classe de ceux qui gravitent autour de lui, et qui est la « particule/onde » porteuse de l’ensemble, c’est-à-dire du rayonnement électromagnétique lui-même.
p.58La gravitation n’est donc nullement une force élémentaire. Encore une fois, la notion de force séparée des phénomènes c’est de la magie et pas de la science — mais nous sommes-nous encore vraiment débarrassés de la magie ? Mais elle n’est pas non plus une force attractive, comme le disait Newton, qui tendrait à contracter l’ensemble du monde. La gravitation est une forme de l’accélération/complexification. La vie en est une autre. La société une autre encore.
p.59Ni la gravitation, ni la vie, ni la société et la pensée sociale ne sont des « forces » élémentaires, c’est-à-dire des principes magiques. Nous sommes parvenus à nous débarrasser du vitalisme en biologie mais ce fut pour le remplacer aussitôt par la notion paradoxale de code. Nous ne nous sommes pas encore débarrassés de la notion de force élémentaire en physique, ni de force psychique, religieuse ou autre en sociologie. L’information n’a qu’un seul sens, celui de la complexification. Par conséquent, il est aussi absurde de dire que la gravitation est une « force » attractive que de dire que l’évolution des espèces est une « force » génétique. La première ayant tendance à étendre le monde jusqu’à un certain volume déterminé puis à le recontracter, la seconde ayant tendance à produire des formes vivantes jusqu’à un certain niveau d’évolution puis à faire régresser l’ensemble vers les gènes. Cela est évidemment absurde.
p.60Il n’y a pas davantage de chance que la Terre tombe sur le Soleil ou que le Soleil tombe dans le « trou noir » central de la galaxie, qu’il n’y en a pour nous de retomber à l’état de primates poilus, puis de mammifères rongeurs, de poissons, et de bactéries. L’information, pour toutes les formes, n’a qu’un seul sens. Car l’attraction signifierait en fait, selon le point de vue que je soutiens ici, revenir vers le simple, c’est-à-dire de faire aller l’information à l’envers. L’attraction gravitationnelle telle qu’elle est comprise actuellement signifierait que le processus d’évolution ou d’information est capable de s’inverser ; qu’il est réversible. Il faut bien le dire clairement : aucune de nos observations n’ont jamais corroboré une telle hypothèse. Il est vrai que toutes les hypothèses de la physique reposent encore, avec le big bang, sur l’idée fondamentale d’absence de sens, l’absence de logique interne. La plupart des physiciens voient le monde comme une succession de singularités stochastiques aveugles, sans cohérence, ni interne ni externe, sauf leur pensée. Mais pourquoi la pensée serait-elle la seule chose dans le monde à avoir un sens ? J’ai conscience que tout ce que je viens de dire est parfaitement inorthodoxe, voire hérétique. Mais je dois dire que je ne savais pas, qu’en cherchant à comprendre ce qui relie les êtres humains, j’aboutirais à remettre en question notre conception de la gravitation.

p.61Abordons maintenant la notion de seuil.
p.62Toute accélération ne conduit cependant pas nécessairement à une complexification. Il y a des seuils de transformation spécifiques. Notre galaxie est un de ces seuils, le Soleil en est un autre, la Terre aussi, mais chacune des espèces animales n’est pas nécessairement un seuil de transformation qui conduit aux mammifères (par exemple les mollusques, les insectes et les oiseaux), et il n’y a qu’une voie, dans l’évolution organique, c’est-à-dire une séquence précise d’espèces qui va de la première bactérie à l’*homo sapiens*. Toutes les autres voies sont, du point de vue de l’intelligibilité de l’information générale, des impasses informationnelles, de la même façon que Vénus, Mars, Mercure sont des impasses, dans la classe des planètes, et les autres étoiles de la galaxie, dans la classe des étoiles.
p.63Chaque forme de mouvement est donc singulière et unique. La Relativité générale disait déjà qu’il ne peut y avoir de simultanéité dans l’univers. C’est-à-dire qu’il ne peut y avoir deux formes identiques en des espaces différents. Car espace/temps et forme/mouvement sont une seule et même chose. Chaque forme définissant (ou appartenant à) un seul espace/temps, une seule « courbure spatio-temporelle ». Chacun d’entre nous est donc unique dans la classe des êtres humains, la Terre est unique dans la classe des planètes, le Soleil est unique dans la classe des étoiles, notre galaxie est unique dans la classes des galaxies, et ainsi de suite.
p.64Il faut s’émanciper de la métaphysique de la substance au bénéfice d’une physique de la relation (ou de la relativité) irréversible. Les couples relatifs informationnels espace/temps, forme/mouvement, particule/onde, masse/énergie sont équivalents. Ils sont aussi équivalents, comme nous l’avons remarqué précédemment, à fréquence, rythme et vitesse.
p.65Nous voyons donc que chaque forme/mouvement appartient à une certaine classe qui exprime en fait les variations analogiques de cette classe. Et une classe se définit par le fait que l’ensemble des éléments qui la constituent dépend (ou se nourrit) du même type de forme/mouvement immédiatement plus simple qu’elle dans l’information générale. La classe des planètes dépend de la forme/mouvement Soleil. La notion de classe est donc ici analogue à celle de niveau d’information. La classe des étoiles dépend et est issue de la forme/mouvement « trou noir » du centre de notre galaxie. La classe des êtres humains dépend de toutes les formes/mouvements qui le précèdent dans la complexification. C’est pourquoi on se nourrit d’êtres vivants ; nous « consommons » les formes/mouvements qu’ils contiennent pour continuer le nôtre (c’est le métabolisme). Nous nous nourrissons des êtres plus simples que nous de la même façon (quoique d’une manière plus complexe car notre forme/mouvement est plus complexe) que la Terre, et l’ensemble des planètes avec elle, se « nourrit » de la forme/mouvement Soleil.
p.66L’évolution, c’est la complexification. Par conséquent, si nous voulons répondre à la question : d’où venons-nous ? Eh bien, nous pouvons dire que nous venons d'un plus simple que nous ; ce dernier venant lui-même d’un plus simple que lui, et ainsi de suite, ad indefinitum !
p.67Nous venons donc d’effectuer une nouvelle fusion conceptuelle. Prédation ≡ complexification ≡ gravitation ≡ information. L’homme se nourrit d’animaux et de végétaux pour entretenir et complexifier ses propres formes/mouvements, mais aussi transforme toutes les autres formes/mouvements que contient son environnement (matières premières) par l’industrie, le commerce, les constitutions politiques, les paradigmes scientifiques, etc., pour pour suivre son information. De ce fait, il se complexifie lui-même à travers la complexification des techniques qu’il invente, formes/mouvements sociales comprises.
p.68Comment réinterpréter maintenant la théorie de l’évolution des espèces vivantes à la lumière de ces propositions ? Les premières formes/mouvements dites vivantes qui sont apparues passeraient certainement inaperçues aujourd’hui. Il s’agissait d’ensembles macromoléculaires d’une plus grande complexité que les autres, c’est-à-dire inaugurant un nouvelle forme se « forme/mouvant » plus vite et se transformant donc plus rapidement. Puis ce furent, disons provisoirement, l’algue bleue et la première bactérie ; qui sont toutes deux issues de formes de mouvements plus simples, molécules et macro-molécules, elles-mêmes issues d’une transformation de molécules contenues et issues des océans. Eux-mêmes issus de la condensation des gaz produits par la fusion des minéraux, et ainsi de suite. Ces deux formes inaugurant deux voies différentes, la voie végétale et la voie animale, dans la poursuite de l’information.
p.69Contrairement à la théorie actuelle de l’évolution, je pense que ces nouvelles formes/mouvements ne se distinguent pas des autres formes/mouvements par leur faculté de « reproduction ». Car toutes les formes de la nature, comme nous l’avons vu précédemment, se « reproduisent ». Nous avons vu aussi que la notion de reproduction reposait sur la confusion entre deux niveaux d’information : le niveau de l’individu et le niveau de l’espèce.
p.70Car la reproduction de l’espèce s’effectue par la transformation de ce qui compose l’espèce, c’est-à-dire les individus ; lorsqu’un individu (ou deux) procrée un autre individu. C’est alors que l’espèce se reproduit en tant qu’espèce. Mais la reproduction de l’individu s’effectue par la transformation de ce qui compose l’individu (ses organes, ses cellules, ses chromosomes, etc.), c’est-à-dire depuis sa conception jusqu’à sa mort. L’individu se reproduit, reproduit sa forme, de sa conception à sa mort ; c’est-à-dire, par exemple, depuis la rencontre des deux gamètes mâles et femelles jusqu’à sa mort. La reproduction d’un niveau d’information s’effectue par la transformation des niveaux qu’il contient et dont il est également issu.
p.71Mais cette reproduction n’est nullement une duplication. Rien ne se reproduit identique à lui-même dans la nature. Comme disait déjà le bon Lavoisier : « Tout se transforme ! » Et d’une transformation à l’autre il y a une différence. Sinon, il n’y aurait aucune information. De la même façon, la reproduction de l’espèce n’est nullement une répétition ou une duplication des individus qui la composent. Et l’espèce se transforme conjointement aux transformations successives des individus, d’une génération à l’autre.
p.72L’individu se transforme en procréant un autre individu, et l’espèce en procréant une autre espèce ; ce qui n’est pas la même chose. L’individu et l’espèce expriment deux niveaux d’information différents. Lorsque nous faisons un enfant, ce n’est pas nous qui nous reproduisons, c’est l’espèce humaine, c’est-à-dire que nous participons à la poursuite de son information. Quant à nous, nous nous reproduisons tout au long de notre vie en poursuivant notre propre information. Tout d’abord par l’épigenèse, puis par la naissance, puis par une suite d’apprentissages, la parole, la marche, la vie en société, les idées, et ainsi de suite. L’espèce humaine, elle, poursuit son information par l’évolution des sociétés, c’est-à-dire par les changements que les individus y créent. Prenons un autre exemple afin d’illustrer cette confusion.
p.73Lorsqu’une cellule se divise pour créer deux cellules (méiose puis mitose), ce ne sont pas les cellules qui se reproduisent en tant qu’individus, mais la classe des cellules. En effet, une cellule divisée ajoute une cellule à la classe des cellules, tandis que la cellule originelle a disparu. Cette transformation de l’individu est la condition de la reproduction de la classe. Conformément à notre logique.
p.74Mais la reproduction de la cellule, elle, en tant qu’individu, s’effectue dans l’intervalle entre les divisions ; jusqu’à son seuil de transformation (qui se confond dans ce cas avec la reproduction de l’espèce et avec sa propre disparition). C’est la durée de « vie » de la cellule, son « temps » de vie individuel qui est en fait un rythme spécifique.
p.75Avec l’apparition de la sexualité, cet inconvénient va disparaître. L’organisme, nécessairement plus complexe (puisque la sexualité est précisément l’expression de cette complexification), va continuer sa reproduction individuelle, c’est-à-dire poursuivre son information, même après avoir contribué à reproduire l’espèce ; ce qui permettra, du même coup, d’accélérer sa complexification dans l’intervalle de la différence de rythme entre les deux modes de reproduction.
p.76La sexualité, ou plutôt, la sexualisation, comme processus (il nous faut résolument abandonner, pour éviter les paradoxes, les concepts qui expriment des états éternels et qui sont propres à la métaphysique au bénéfice de ceux qui expriment des processus) est donc, pour reprendre le bon mot de Bateson, une différence qui fait une autre différence. C’est, plus précisément, un accélérateur de l’information organique. Cependant, pour être conforme à notre logique du processus opposée aux autres types de logiques, il faut dire sexualisation au lieu de sexualité. La sexualisation est donc un niveau fondamental de l’information organique au-delà d’un certain seuil de complexification.
p.77Nous voyons donc que ce qui distingue les formes/mouvements vivantes des autres formes/mouvements ce n’est pas que ces dernières soient animées ; toutes les formes/mouvements sont, bien sûr, animées. Ce n’est pas non plus le fait qu’elles se reproduisent ; les autres formes/mouvements aussi se reproduisent. Le Soleil se reproduit depuis sa naissance, et la Terre aussi, c’est-à-dire qu’ils manifestent une suite de transformations internes, tout comme notre propre corps depuis le moment de sa conception. Ce n’est pas non plus le fait qu’elles se transforment. Car de la même façon que les espèces se transforment, les classes de formes/mouvements plus simples se transforment aussi ; la classe (ou l’espèce) des planètes est issue de la transformation d’un membre de la classe des étoiles, par exemple.
p.78Non ! Ce qui caractérise les formes/mouvements vivantes par rapport aux autres, c’est leur plus grande complexité, c’est-à-dire, selon notre principe d’équivalence, leur plus grande rapidité de transformation, d’évolution ou encore, bien sûr, d’information. Les formes/mouvements vivantes se transforment à des vitesses vertigineuses par rapport aux formes/mouvements dites non vivantes. Et plus ces formes/mouvements deviennent complexes, plus elles accélèrent leur transformation. Ce qui est une autre illustration de notre équivalence accélération ≡ complexification. Voici une manière très simple d’illustrer encore ce principe ; j’ai réduit, sur ces dessins (), l’information organique à une année. Nous allons, avec ces simples schémas, refaire la célèbre expérience mentale d’Einstein se promenant dans le champ gravitationnel avec des horloges identiques pour constater qu’aucune ne vibrait à la même fréquence, c’est-à-dire n’indiquait la même heure. Mais cette fois, au lieu de nous promener dans le champ gravitationnel, nous allons voyager dans le champ organique puis anthropo-sociologique.
p.79Et nous constatons sur cette horloge que, du 1er janvier au 15 août, nous n’avons que des organismes monocellulaires. Du 15 août au 1er novembre, nous n’avons que des invertébrés. Les premiers mammifères arrivent au 24 décembre, les primates à 2 heures du matin le 30 décembre, et l’ homo sapiens, à la dernière minute. Nous voyons très bien l’équivalence entre accélération et complexification. Et si nous construisons une seconde horloge avec ce qu’il nous reste (une minute) nous obtenons la séquence suivante : les premières cinquante secondes, nous ne connaissions que le feu, la pierre taillée et, assez tardivement, le culte des morts par les crânes. La cinquantième seconde constitue un seuil de transformation considérable puisqu’il s’agit de ce qu’on a appelé la révolution néolithique ou encore la domestication des plantes et des animaux. La cinquante-cinquième seconde, nous inventons l’écriture. La cinquante-neuvième seconde et demie, nous inventons l’imprimerie, et la télévision à cinq centièmes de seconde.
Figure 2.3 - Applications de l'expérience des horloges d'Einstein au champ organique et anthropo/social

p.80Mais ces chiffres ne signifient pas grand-chose, car ce que nous appelons une année est en fait une fréquence, c’est un tour de Soleil, c’est-à-dire, selon nos équivalences, un espace/temps. Or cette fréquence n’est qu’une constante relative au Soleil mesurée par rapport à une autre fréquence que l’on appelle le jour : un tour de Terre sur elle-même.
p.81Or on sait qu’aucune de ces fréquences n’est constante. Par exemple que le jour n’a pas toujours eu la même valeur relativement à la durée d’ensoleillement. Nous nous en sommes rendu compte lorsque des géologues ont montré, en analysant les variations de dimensions des anneaux de croissance de certains coraux fossiles, qui dépendent de la durée d’ensoleillement, que le jour d’il y a 500 millions d’années (c’est-à-dire un peu moins que deux tours de Soleil autour du centre galactique — on pense aujourd’hui qu’il en a effectué vingt-cinq) avait une durée de 21 heures « actuelles » (car, là encore, il s’agit d’une fréquence relative).
p.82Si on fait l’hypothèse que l’année avait le même nombre de jours (ce qui est certainement faux), c’est-à-dire que la Terre devait tourner 365 fois sur elle-même avant d’avoir effectué un tour de Soleil, cela réduit l’année de cette époque, par rapport à l’année actuelle, de 3 x 365 = 1 095 heures, soit 1 095/24 = 45, 6 jours. L’année aurait eu alors, en jours actuels, une durée de 319,4 jours.
p.83Mais qu’en est-il alors de la durée du jour il y a 3,6 milliards d’« années » ? Et de la durée de l’année au moment de l’apparition de la première bactérie ? Et de la durée du jour il y a 4,6 milliards d’années, au moment de la naissance de la Terre ? et ainsi de suite, alors que, selon les estimations actuelles, notre galaxie avait déjà 10 milliards d’années (sic !) ?
p.84Mais de quelle année s’agit-il ? Et si les rythmes de reproduction des bactéries donnaient l’exacte mesure de la durée d’ensoleillement d’il y a 3,6 milliards d’années ? Et si les rythmes de reproduction des cellules procaryotes, eucaryotes, et des formes de vie les plus simples avaient aussi un rapport avec la durée du jour et de l’année au moment de leur apparition ? Si le phénomène est vrai et admis pour les colonies animales déjà relativement complexes telles que les coraux, il n’y a pas de raison de l’exclure pour les formes vivantes encore plus simples. D’autant plus que cela aurait le mérite d’expliquer l’origine des différents rythmes organiques. Ainsi, nous pourrions formuler l’hypothèse que nous devons dormir parce que les formes organiques les plus simples de notre organisme se reproduisent journellement, et ainsi de suite.Faisons le calcul. La descendance des bactéries, suivant leur espèce, varie, en 24 heures, de 1 à 10 milliards d’individus. Prenons une moyenne de 33 générations en 24 heures. Cela donnerait une durée du jour d’il y a 3,6 milliards d’années de… 43 mn. Si nous supposons que l’année était de 365 jours, la durée de l’année aurait alors été de 10 jours, 21 heures et 18 mn. Voilà pourquoi il est absurde et surtout illogique d’appliquer une mesure unique et absolue du temps à l’évolution du monde, à l’information. N’oublions pas que l’expérience favorite d’Einstein consistait à se promener dans l’univers avec des horloges identiques, et qu’aucune ne donnait la même heure, c’est-à-dire qu’aucune ne battait au même rythme selon le niveau où elle se trouvait dans le champ gravitationnel. L’année, en tant qu’horloge terrestre, n’échappe pas à la relativité. Nous devons faire encore un effort pour être vraiment relativiste.
p.85Il y a donc bien quelque chose, dans l’évolution ou l’information, qui ressemble à ce que Darwin appelait la sélection naturelle. Mais celle-ci n’est ni fortuite, ni le résultat du hasard, ni la loi du plus fort. Je partage l’avis d’Einstein ; le hasard n’est jamais une explication. La sélection naturelle n’est en fait qu’un autre concept pour désigner la poursuite de la complexification, de l’information, etc. Elle exprime simplement, par les seuils de transformation, les essais, fructueux ou infructueux, dans la poursuite de l’information. Les essais fructueux sont ceux qui permettent cette poursuite, les autres sont ceux qui ne la permettent pas. C’est ceux-là que j’ai appelés impasses.
p.86Mais les essais infructueux, les impasses, sont tout aussi indispensables que les autres. Car c’est seulement par les essais de créations nouvelles que l’information peut se poursuivre en sélectionnant les bons essais. S’il n’y avait eu que des bons essais, il n’y aurait pas eu d’essais du tout et tout se serait fait du premier coup. Il n’y aurait ainsi que de la lumière blanche dans le rayonnement électromagnétique ; que notre galaxie parmi les galaxies ; que notre Soleil parmi les étoiles ; que notre Terre parmi les planètes ; que l’unique chaîne qui a conduit de la première bactérie aux mammifères puis aux primates, puis à l’homo sapiens parmi les espèces vivantes (il n’y aurait ni insectes, ni même végétaux) ; que les sociétés qui ont conduit à la démocratie comme forme sociale, etc. Ce qui est une absurdité. La sélection suppose la diversité. La diversité, ce sont les essais créatifs, tous les essais. Mais, comme au rugby, tous les essais ne sont pas transformés. La sélection n’est donc en fait qu’un autre nom pour information, quel que soit le niveau d’information que l’on considère.
p.87Pour illustrer que ce nous venons de dire, notre apprentissage personnel/social, notre information, fonctionne aussi suivant le même principe que l’information générale, par essais et sélections successifs. C’est par créations et sélections de séquences irréversibles de complexification croissante que nous apprenons à sentir, à goûter, à marcher, à parler, à jouer du violon, à faire des mathématiques et à développer notre intelligibilité. Nous venons ainsi d’effectuer une nouvelle fusion de concepts : la sélection, l’apprentissage et l’information. Nous avons donc entrepris, depuis le début de ce séminaire, de faire fusionner gravitation, accélération, complexification, prédation, évolution, sélection naturelle, et apprentissage, avec information. Mais aussi espace/temps, vitesse, forme/mouvement et seuil de transformation, avec niveau d’information. Ce faisant, nous avons dû abandonner les concepts de matière, d’énergie, de force, d’espace-temps absolu quadridimensionnel, de vitesse absolue, d’onde/particule ultime et d’univers.
p.88La poursuite de ce processus de fusion conceptuelle et de sélection/création de concepts exprime en fait la poursuite de l’information à son niveau le plus complexe que nous pouvons concevoir : la pensée de l’homo socialis.
p.89En postulant que l’évolution des espèces est essentiellement un processus d’adaptation progressif, par mutations sélectives fortuites et par renforcements, Darwin et ses successeurs se situaient dans le paradigme newtonien où les objets/phénomènes et leurs interactions sont mesurés par rapport à un « environnement » absolu, appelé espace et temps. L’environnement et les espèces chez Darwin jouent le même rôle que l’espace-temps et les objets dans la mécanique newtonienne.
p.90Mais l’évolution des espèces organiques peut être maintenant pensée à partir d’une généralisation des propositions de la relativité générale, que j’ai appelée information générale. L’« environnement » et les espèces ne sont alors pas davantage séparables que le temps et l’espace. Chaque nouvelle espèce exprime une nouvelle « courbure » de l’« environnement », de la même façon que chaque nouvel objet du champ gravitationnel (rayonnement, galaxie, étoile, planète) exprime une nouvelle « courbure »de l’espace-temps. L’évolution des espèces organiques, que j’appelle champ organique, exprime une transformation progressive, une information, du champ dont il est issu, le champ océanique issu du champ minéral/Terre ; ce que nous appelons l’« environnement».
p.91Par conséquent, les composantes les plus essentielles du champ organique, les océans et l’atmosphère, se sont transformées au fur et à mesure de l’évolution des espèces organiques elles-mêmes. De telle sorte que l’on peut envisager l’hypothèse suivante : les catastrophes climatiques que les géologues ont relevées au cours de l’évolution de la Terre sont probablement des transformations provoquées par des espèces organiques engagées dans des impasses (les dinosaures par exemple, mais probablement aussi des espèces végétales). Celles-ci se seraient engagées dans un processus conduisant à une transformation accélérée de l’atmosphère qui, au-delà d’un certain seuil, aurait provoqué une glaciation ou un réchauffement subit, etc. Les catastrophes climatiques pourraient donc avoir été dues à des impasses dans lesquelles certaines espèces organiques, animales ou végétales se seraient engagées, entraînant leur propre disparition en tant qu’impasses manifestes.
p.92Mais la théorie actuelle, synthétique, de l’évolution, homogène au paradigme newtonien, se retrouve aussi intégralement dans la théorie de l’évolution des idées telle qu’elle est considérée aujourd’hui. Ainsi, pensons-nous généralement que l’homme progresse dans ses idées « par une compréhension de plus en plus juste de son environnement naturel ». C’est-à-dire que nos idées sont considérées comme des expressions destinées à refléter de plus en plus fidèlement « la Nature extérieure », elle-même considérée comme objectivement stable et absolue. Autrement dit, nos idées évolueraient comme les espèces, en s’adaptant de mieux en mieux à un environnement absolu.
p.93J’ai appelé cette conception, on se souvient, le paradoxe du miroir. Celui-ci n’est possible que parce que l’univers est pensé comme objet isolable créé par un démiurge, lui-même isolable et éternel. L’évolution générale n’étant alors que le processus par lequel la divinité créatrice va finir par se refléter complètement dans sa créature. Le monde est alors la construction progressive d’un fantastique miroir dans lequel Dieu va se mirer, à la toute fin des choses. C’est pourquoi l’astrophysique actuelle ne peut que nous proposer un point de rupture logique où l’intelligibilité cède la place à la foi ; le big bang ou LA GRANDE SINGULARITÉ. C’est exactement ce que dit aujourd’hui Stephen Hawking. Ce lieu du début de tout est alors : « The point where philosophy, metaphysics and theology begin ».
p.94La présente théorie permet d’envisager le problème autrement. Les idées humaines et les sociétés sont, comme les espèces organiques qui les précèdent dans la complexification/information, la poursuite de ce processus. Certaines idées et certaines sociétés permettent de le poursuivre, d’autres conduisent à une impasse. Nous venons de nous rendre compte que la voie bureaucratique, engagée depuis le début du siècle, s’est avérée une impasse. Nous allons probablement nous rendre bientôt compte que la voie dite libérale nous conduit à une autre impasse. Il nous faudra donc bien inventer une autre voie. Ce qui m’incite à reproduire encore, en dépit de la mode actuelle, la fameuse thèse de Marx sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, ce qui importe c’est de le transformer. »
p.95Cependant, Marx était lui-même plongé dans le paradigme newtonien, dogme général de l’époque, qu’on appliquait alors à l’ensemble des disciplines. C’est ainsi qu’il pensait, comme ses contemporains, et comme les nôtres encore, que ce qui distinguait fondamentalement l’homme de l’animal était sa capacité de transformer son « environnement ». Car, conformément au dogme newtonien/darwinien, l’évolution des espèces se déroule dans un « environnement » absolu qui change au hasard. Marx a donc participé de l’erreur générale (mais qui doit être considérée comme une expérience théorique), en oubliant l’évolution générale pour ne retenir que chaque animal, ou chaque espèce, pris séparément. C’est comme si, pour comprendre l’évolution sociale, on ne devait considérer qu’un être humain, ou même qu’une société, alors qu’il faut l’envisager comme champ d’accélération en observant l’ensemble des sociétés humaines, depuis le « début » de l’expérience humaine. Certaines sont restées relativement stables, d’autres ont accéléré le processus pour entraîner toutes les autres, ce qui l’accéléra à nouveau en transformant l’ensemble des sociétés. Nous en sommes là !
p.96Le niveau organique n’exprime donc pas davantage un processus d’adaptation au niveau océanique ou minéral que le niveau planétaire constitue une adaptation au niveau stellaire. Et le niveau anthropo/social ne constitue pas non plus une séquence adaptative au niveau organique mais, comme les champ précédents, inaugure un nouveau type d’information, l’information sociale, que nous n’aborderons pas dans ce séminaire. Il s’agit donc d’effectuer un retournement dans notre conception du monde et de notre activité. La société n’est pas une excroissance d’un « environnement » absolu et déterminé. Celui-ci n’a cessé de se transformer. Et nous sommes l’expression la plus complexe de sa transformation. Nous n’avons donc d’autre « but » que de poursuivre le processus informationnel. Pour cela, le niveau anthropo/social a un « avantage » sur le niveau organique : il se situe à un niveau plus élevé de l’information, donc de la complexification, donc de l’accélération. Nous pouvons ainsi faire une bêtise, c’est-à-dire nous engager dans une impasse, et nous en rendre compte avant qu’une catastrophe climatique ou organique ne survienne pour nous détruire, comme ce fut le cas pour les dinosaures et attendre que les mammifères prennent le relais. Du moins, nous pouvons le penser. Car l’information organique ne peut se poursuivre que par transformation des espèces.
p.97Mais si, sur le plan logique, les différentes sociétés, éléments du niveau anthropo/social, ou encore lignes du champ anthropo/social, peuvent être considérées comme analogues aux espèces du champ organique, les « espèces anthropo/sociales » sont, contrairement aux espèces organiques, toutes constituées d’éléments informationnellement analogues : les *homo sapiens*.
p.98La prise en compte des différences entre les niveaux et de leurs éléments est essentielle à l’intelligibilité de l’information générale. Le champ anthropo/social peut donc changer d’orientation, de voie informationnelle, par changement d’information/complexification/apprentissage, de ses éléments : c’est-à-dire nous-mêmes. Alors que le champ organique n’avait d’autre choix, compte tenu de sa nature informationnelle, que de créer une autre espèce pour poursuivre le processus.
p.99La société ou plutôt, encore une fois, le processus de socialisation, se présente donc, dans l’information générale, comme un nouveau champ, un nouveau niveau, donc plus complexe/accéléré, issu et contenu dans le champ organique ; puisque, depuis que l’homo sapiens ou plutôt, l’homo socialis se développe, aucune des sociétés qu’il a expérimentées n’a entamé son unité organique. Tous les être humains sont, en effet, analogues et, donc, interfécondables, organiquement et socialement. Mais dans l’évolution des sociétés, comme dans l’évolution des espèces, et dans l’évolution des galaxies, des étoiles, etc., un certain nombre de formes/mouvements ont été retenues, d’autres ont disparu (là encore attention aux confusions logiques ; ne pas confondre individus et sociétés, élément et champ). Les grands empires antiques ont disparu, les grands empires bureaucratiques modernes sont en train de disparaître, et les formes dictatoriales : nazie, fasciste, militaire et religieuse, devront aussi être éliminées.
p.100De tous les éléments du champ anthropo/social qui semblent avoir été expérimentés, ce que nous appelons la démocratie, c’est-à-dire, selon notre point de vue, le processus de démocratisation, semble être la seule qui permette la poursuite de l’information de ses membres par l’acquisition de degrés croissants de liberté : liberté de déplacement, de choix de conjoint, de métier, de formation, de parti, d’opinion, de mœurs, de religion, de pensée, bref, d’information ; conjointement avec le développement du droit. La démocratisation semble donc être, actuellement, un seuil de transformation à l’intérieur du champ anthropo/social, car le seul capable de poursuivre le processus informationnel. La démocratisation est informationnelle en ce qu’elle repose sur la possibilité de poursuivre sa propre transformation par l’information de tous ses membres : c’est ce que nous appelons la formation, l’éducation, l’instruction, l’apprentissage, etc. La démocratie n’est donc ni un état de fait, ni une constitution définie, ni même un simple état de droit, mais un processus sélectionné, un brevet naturel, du champ anthropo/social pour poursuivre l’information générale…


p.101N’Guo allait aborder la prochaine séance en exposant sa théorie générale sous une forme axiomatique. Cependant, afin de rendre sa lecture plus claire, j’ai préféré rendre celle-ci sous la forme d’un article. Il me semble quand même important de ne pas oublier la manière toute particulière dont N’Guo présenta celle-ci. Voici ce qu’il dit en guise de préambule.


p.102Je voudrais vous rappeler, afin d’éviter les malentendus et de bien situer le sens de mes propositions épistémologiques, qu’une axiomatique ou toute autre sorte d’idée ne constitue en aucune manière une vision du monde, c’est-à-dire un reflet ou un modèle de celui-ci. Ce qui signifie, dans la perspective que je propose, que croire en une idée consiste justement à penser que celle-ci exprime le monde d’une manière plus ou moins adéquate. C’est justement cette course à l’identité du monde et de la pensée que l’on appelle depuis vingt-cinq siècles le progrès de l’esprit humain. Or cette manière de concevoir les choses constitue, pour la perspective présente, le même type de confusion que si l’on croyait, en montant sur une bicyclette pour aller nous promener, que nous sommes issus d’elle. Je propose plutôt de penser que nos idées sont des créations nouvelles au même titre que nos techniques. Une idée ou une théorie devra donc être considérée comme une pro-jection, un pro-jet, quelque chose qui est donc à la fois dans le monde mais qui repousse les limites de celui-ci, mais sûrement pas un reflet ou une image de ce qui est déjà là. La confusion commence lorsqu’on dit : « Voilà comment les choses se passent ! » Une théorie ne peut donc en aucune façon être considérée comme une explication du monde mais plutôt, pour reprendre un mot de Nietzsche, *comme une perspective*. Nous reviendrons encore sur ce point capital…

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