Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient
2008-10-21 / 2008-10-24
p.1Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci?
disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre espèce de
folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada1, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un
autre, c'est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu'en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
p.7En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait le rivage, et
regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun
trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et toute l'assemblée s'en retourna extrêmement satisfaite2. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. C'est un amiral,
lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est, lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il n'était pas assez près de
lui. Mais, dit Candide, l'amiral français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci l'était de l'autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de
temps en temps un amiral pour encourager les autres.
p.16Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait, qu'il ne voulut
pas seulement mettre pied à terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.
p.19Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la vue de Lisbonne, et
Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte
sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il soit possible.
1. Voyez, tome XXI, Le précis du Siècle de Louis
XV, chapitre XXXV.
2. L'amiralng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts pour le
sauver. Il n'abhorrait pas moins les atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il savait queng était une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l'ambition de garder leurs
places. K.--L'amiral ng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis XV.